Le retrait précipité du projet controversé, acté le samedi 1ᵉʳ août, et les contritions publiques formulées depuis Rabat n’auront pas suffi à éteindre l’incendie. À la suite d’une réunion de crise de ses cadres au Maroc, la direction de la FIFA a pourtant tenté de plaider le simple faux pas méthodologique. Dans un communiqué commun rédigé avec le secrétaire général Mattias Grafstrom, l’instance a reconnu ses torts : « Nous reconnaissons que des erreurs ont été commises dans le processus de création proposé de la FFE (FIFA Forward Enterprise). Il n’a certainement jamais été dans notre intention que le Conseil de la FIFA et les associations membres de la FIFA se sentent exclus du processus, et cela aurait dû être géré différemment ».
Ces excuses polies se sont toutefois heurtées au mur de l’intransigeance européenne. Dès le jeudi 6 août, l’UEFA a fait savoir que son boycott des compétitions majeures restait pleinement en vigueur. Pour Aleksander Čeferin et les fédérations membres, le pardon exige des garanties structurelles. L’instance européenne rappelle fermement ses exigences : « Premièrement, les propositions visant à céder les compétitions majeures devaient être retirées et, deuxièmement, des assurances doivent être données pour que de telles tentatives de défigurer le jeu de cette manière ne soient plus jamais faites ».
Constatant que « ces conditions n’ont pas été remplies », l’UEFA acte une rupture de confiance radicale à l’égard de la présidence. Quant aux marques de soutien interne publiées par les cadres de la FIFA pour faire bloc autour de leur leader, elles sont balayées par l’Europe avec un certain cynisme : « La déclaration d’hier venant de quelques personnes employées par le président de la FIFA (et dont les carrières dépendent de ses faveurs) déclarant qu’ils sont d’accord avec lui ne change rien ». La fronde est loin d’avoir dit son dernier mot et bouscule en profondeur le monde footballistique mondial.
La fronde interne : démissions et rébellions au sommet du pouvoir
La contestation ne gronde pas seulement en dehors des murs de Zurich mais ronge désormais le premier cercle de Gianni Infantino. Le séisme le plus spectaculaire vient de Carlos Cordeiro, son conseiller principal et figure éminente du football mondial, qui a démissionné avec fracas. Dans une déclaration sans concession, l’ancien conseiller de la Maison Blanche s’est désolidarisé du projet de société commerciale : « Qu’on soit bien clair : je n’ai joué aucun rôle dans cette proposition et je m’y oppose catégoriquement. C’est une mauvaise chose pour les associations membres de la FIFA, une mauvaise chose pour le football, et une mauvaise chose pour l’avenir à long terme du jeu ». Aux yeux de Cordeiro, brader l’actif le plus précieux de l’institution pour 4,2 milliards de dollars n’a aucun sens économique et revient à « hypothéquer l’avenir du football sans justification convaincante ».
Cette défection historique fait écho à la charge, encore plus virulente, de Kévin Lamour, numéro trois de la FIFA. Le dirigeant français n’a pas hésité à dénoncer une dérive autocratique, qualifiant l’initiative de « projet d’une seule personne » et affirmant que le personnel de l’instance s’était fait « tromper » par son président. Assumant sereinement le risque de représailles, Lamour a conclu : « Et si cela signifie que je perds mon emploi, qu’il en soit ainsi. […] Au moins, je dormirai bien cette nuit ». Des figures légendaires, à l’instar de Luís Figo, se sont jointes à ce concert de réprobations pour exiger le départ pur et simple du président de la FIFA.
Face à la tempête, la FIFA s’efforce de rassurer sur ses intentions réelles, jurant que « personne n’est en train de vendre le football » et que les investisseurs privés, comme le fonds Thrive Eternal de Joshua Kushner, resteraient strictement minoritaires à hauteur de 20 %. Mais cette rhétorique de crise peine à convaincre les confédérations, de plus en plus divisées.
L’Afrique au secours d’Infantino
En parallèle de la fronde générale, la Confédération africaine de football (CAF) s’est érigée en fidèle bouclier d’Infantino, lui réaffirmant à l’unanimité son soutien. Le continent africain s’érige justement comme l’un des principaux bénéficiaires des programmes de développement de la FIFA, lui qui a reçu environ 1,28 milliard de dollars depuis 2016. Tout en saluant les excuses du président, la CAF a toutefois rappelé que « le respect de la gouvernance, des procédures régulières et de la transparence [était] essentiel et non négociable ».
Quand bien même l’Afrique fait office de soutien, la défiance demeure presque générale. La CONCACAF, la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes, a rejeté en bloc le projet et réclamé une « remise à plat complète » d’une gouvernance accusée d’avoir agi « en dehors de tout cadre et sans transparence ». La Confédération asiatique (AFC) a, quant à elle, soutenu l’Europe dans l’optique de « protéger la Coupe du monde », pointant des « faiblesses fondamentales » dans les processus décisionnels. Même la CONMEBOL, la Confédération sud-américaine de football, pourtant historiquement proche d’Infantino, a exprimé sa « préoccupation face aux actions unilatérales répétées » de la FIFA. Sur le plan individuel, certains dirigeants ne mâchent pas leurs mots, au premier rang desquels le prince jordanien Ali Ben Al Hussein, qui a ouvertement accusé Infantino de « chantage ».
Ce conflit géopolitique pourrait très rapidement se matérialiser sur le terrain et risque de paralyser le football mondial. L’UEFA, qui pèse lourd avec ses 55 fédérations et ses sept titres mondiaux sur les dix dernières éditions, détient un pouvoir de blocage colossal. La première victime de ce bras de fer pourrait être la Coupe du monde féminine des moins de 20 ans, prévue en Pologne en septembre. Six sélections européennes, dont l’équipe de France, doivent en théorie y participer, mais leur présence effective reste aujourd’hui très incertaine. Plus grave encore, c’est l’avenir même de la Coupe du monde féminine 2027 qui pourrait être plongé dans le chaos.
Alors que Gianni Infantino comptait sur ce projet FFE pour asseoir sa réélection prévue en mars 2027 (un scrutin dont il est pour l’instant l’unique candidat déclaré), la révolte des confédérations a totalement grippé sa stratégie. L’ultimatum initialement fixé au 19 septembre pour contraindre les fédérations à se prononcer s’est retourné contre son auteur, désormais accusé d’instaurer une « gouvernance par la peur ». Le football mondial fait face à une fracture historique : d’un côté, une présidence isolée mais accrochée à ses réseaux de solidarité financière. De l’autre, des confédérations majeures bien décidées à ce que l’avenir du sport ne soit plus « dicté par les attentes de ceux qui cherchent un retour financier ».






