Depuis un certain temps, on courait après son ombre. Pour comprendre le phénomène, le joueur, l’homme, ses initiales, le nom devenu une marque internationale que les enfants aux quatre coins de la planète entonnent à tue-tête, notamment aux États-Unis, où son aura équivaut à celle d’un chef d’État. Quelques jours avant qu’il s’envole pour le Mondial, le rendez-vous est pris dans un hôtel particulier immaculé en plein centre de Madrid, à quelques mètres du Prado.
Le joueur vient de dessiner sa propre montre – avec l’horloger suisse Hublot – limitée à 200 exemplaires d’où surgit la devise “Trust Yourself” – croire en soi – incrustée dans le cadran, que le joueur suit tel un mantra depuis ses premiers pas sur les terrains. “Un projet comme celui-ci fait partie d’une expérience plus large et permet de passer de nouveaux caps dans ma vie d’homme”, glisse d’emblée Kylian Mbappé – installé dans un large fauteuil –, ambassadeur de l’horloger depuis 2018 qui, au lendemain de la Coupe du monde remportée par les Bleus, avait saisi le potentiel marketing inégalable de la star. Depuis, les autres partenaires se bousculent. Nike avait commencé dès 2006 à accompagner la trajectoire de l’enfant de Bondy en lui fournissant des crampons, rejointe désormais par une dizaine d’autres marques parmi lesquelles Oakley, Dior, Lego, l’hôtelier Accor, la licorne Alan… Le designer Ora-ïto, proche du joueur qui a pris l’habitude de sublimer des objets pour des grands groupes, y voit une palette d’avantages pour ceux qui viennent associer leur nom à un visage synonyme de victoire : “Il incarne la performance, la vélocité, la France. Il a du style, une élégance, dans sa manière de se déplacer”, énumère celui qui le compare à une Ferrari Testarossa. “Sa capacité à apprendre les langues, à avoir un langage structuré joue en sa faveur. Il a un business model différent des autres, il ne fait pas seulement des pubs de caleçons comme certains. Mais devient actionnaire dans certaines entreprises, ou encore associé”, poursuit le designer à propos de “KM”, prompt à s’inscrire dans le sillage des Jordan, Lacoste ou Stan Smith, dont les noms résonnent, aussi, dans d’autres rayons que celui de la performance.
“Il y a des choses simples de la vie que parfois les gens ne nous permettent pas de faire. On peut être critiqués pour des choses que tout le monde fait”

Malgré cette vitrine scintillante, les derniers mois de Kylian Mbappé ont sans doute été parmi les plus complexes de sa jeune carrière.
Sous le feu des critiques au Real Madrid – club dont il a toujours rêvé de porter la tunique – en panne sèche de trophées malgré l’arrivée de l’attaquant français, pourtant attendu comme le messie dans la capitale espagnole. Des statistiques personnelles dont personne ne trouvera rien à redire (42 buts en 44 matchs cette saison), symptomatiques d’un paradoxe Mbappé où la partition personnelle prend parfois plus de place que la symphonie collective espérée.
Au moment même où le Paris Saint-Germain, sa première longue histoire d’amour – qui s’est achevée en drame après six années d’idylle et un procès aux prud’hommes – accapare le sommet de l’Europe depuis son départ. Une forme d’ironie que chacun interprétera comme bon lui semble. “Le personnage est de plus en plus intriguant. Ce serait assez intéressant de le psychanalyser au stade où il en est. Il a toujours su qu’il était très fort, mais est-il aussi fort qu’il le pensait ?” questionne l’essayiste Olivier Guez, auteur d’Éloge de l’esquive (Grasset, 2014)
Talent hors norme, précocité indéniable… Kylian Mbappé a tout d’un sage qui semble avoir déjà presque tout vécu du haut de ses 27 ans. Ce printemps, en Espagne, on lui a reproché une escapade en Italie avec sa compagne, l’actrice Ester Expósito, alors qu’il était blessé, ce que tant d’autres ont fait avant lui.
Des critiques devenues monnaie courante sur de nombreux sujets. “Il y a des choses simples de la vie que parfois les gens ne nous permettent pas de faire. On peut être critiqués pour des choses que tout le monde fait”, balaie-t-il.
« Quand on monte dans un bateau, il y a plein de choses dedans, y compris certaines qu’on ne veut pas. Il faut faire avec. Les gens dans le football sont versatiles : aujourd’hui, on va vous haïr, demain on va vous aimer ». Wilfrid Mbappé
Épié, traqué, tancé. Devoir rester imperméable à tout ce qui se dit, un autre exercice de style qui fait partie de l’équation de star planétaire. “Ça commence à faire partie de mon quotidien. Depuis une dizaine d’années, c’est comme ça. On ne peut pas changer les gens, ni leur manière de penser, ni leur manière d’agir. On peut juste changer la nôtre, évoluer en tant que personne et athlète. Le reste, on n’a pas de prise dessus. On essaie donc de contrôler uniquement ce qu’on peut contrôler” confesse le joueur à quelques mètres de son père Wilfrid Mbappé, qui tend l’oreille pour ne pas en rater un mot. L’ancien éducateur à l’AS Bondy – là où a éclos Kylian – est rompu aux affres du haut niveau, qu’il reformule avec soin : “Quand on monte dans un bateau, il y a plein de choses dedans, y compris certaines qu’on ne veut pas. Il faut faire avec. Les gens dans le football sont versatiles : aujourd’hui, on va vous haïr, demain on va vous aimer. On n’est pas dans quelque chose de juste ou d’injuste.”

Être paré aux exigences de cette vie-là est un impératif. Et Kylian Mbappé semble l’avoir saisi quand on l’observe jongler avec facilité auprès des différents interlocuteurs présents lors de notre entrevue.
Passage du français à l’anglais puis à l’espagnol en une demi-seconde.
L’athlète ne se laisse pas dribbler par le moindre sujet sensible, avec un art de l’esquive disséminé sous couvert d’un sourire XXL sous les spots de lumière chaude qui éclairent son costume en lin bleu.
Il y a quelques années, il avait admis être monté à bord de la voiture d’un ami pour rouler sur le périphérique à Paris et goûter au parfum de la liberté. Des moments d’anonymat presque inexistants. “Je n’en ai pas eu depuis [rires]”.
Accompagné par une dizaine de personnes ce jour-là, de son assistante personnelle à son garde du corps, on se demande encore s’il peut arriver à ce jeune homme de passer des moments dans une apparente solitude. Il y a quelques années, il avait admis être monté à bord de la voiture d’un ami pour rouler sur le périphérique à Paris et goûter au parfum de la liberté. Des moments d’anonymat presque inexistants. “Je n’en ai pas eu depuis [rires]. Je pense qu’avec le temps, les gens comme moi ont de moins en moins ce genre de moments. Mais peut-être qu’après la carrière, on retrouvera un peu de tout ça”, songe-t-il.
Si on lui offrait une baguette magique pour s’emparer d’une chose qui lui est inatteignable aujourd’hui, que choisirait-il ? “Effacer la mémoire des gens, lâche-t-il dans un soupçon de vérité… Mais ce n’est pas possible. Faire oublier mon visage, peut-être…” poursuit-il comme si l’enveloppe globale de ce quotidien représentait tout de même un certain poids.
Retrouvez l’intégralité de cet article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque à partir du 26 juin.





