Rendez-vous est pris dans un minuscule café du 11e arrondissement parisien, à la taille inversement proportionnelle à l’intensité folle de cet acteur qui arrive, en quatrième vitesse, et s’installe, souriant, devant son espresso. Il ôte son attirail de camouflage – lunettes noires et casquette – et sa veste bien coupée laisse apparaître un tee-shirt orné de l’album de Lou Reed Transformer. “Se transformer”, un euphémisme pour lui. Dans la spectaculaire épopée La Bataille de Gaulle, réalisée par Antonin Baudry en deux parties – L’Âge de fer et J’écris ton nom –, il incarne avec force le général Leclerc aux côtés de Simon Abkarian en de Gaulle, Anna et Benoît Magimel. Méconnaissable, abîmé et quasi christique dans L’Inconnue, d’Arthur Harari, Schneider fait face à un défi d’acteur insensé : jouer David, un photographe asocial qui, un soir de fête, couche avec une femme (Léa Seydoux) pour se réveiller au matin dans le corps de celle-ci.
Au cours de ces “body swaps”, il interprète ensuite une jeune fille coincée à l’intérieur de son propre corps. Le cinéaste Arthur Harari (Onoda), aussi scénariste d’Anatomie d’une chute (Palme d’or 2023), réalise ce film troublant sans concessions. Il y a 10 ans, Harari révélait le talent de Niels Schneider dans Diamant noir, un thriller brutal qui vaut à l’acteur le César du meilleur espoir masculin. Enfin, Si tu penses bien, drame conjugal réalisé par Géraldine Nakache avec Monia Chokri, le montre en mari toxique. Trois films, tous présentés à Cannes cette année, soit un exploit en soi pour un acteur et, cerise sur le gâteau, le prix d’interprétation reçu cette année par sa compagne, Virginie Efira, les confortant dans cette image de “power couple” du cinéma français. Un statut qui n’exclut pas, pour Niels Schneider, l’audace, les prises de risque et un engagement total.

Comment se prépare-t-on pour jouer le général Leclerc ?
La préparation, c’est la partie d’exploration que je préfère : une zone expérimentale où tout est ouvert avant que ça se resserre. J’aborde beaucoup les personnages par le corps. Le cinéma est un art aussi de l’image, c’est un art de surface, où il faut prendre en compte que le corps raconte la matière et souvent l’intérieur. Pour les deux volets de La Bataille de Gaulle tournés sur un an, j’ai dû maigrir pour me conformer au corps plus nerveux, sec du général. C’est toujours angoissant de s’attaquer à des monuments comme Leclerc, mais il ne faut surtout pas être impressionné : il s’agit de comprendre ce qui l’anime, ce qui se cache derrière son regard très particulier, ce sourire qu’il avait, cette tension. Grâce aux archives, j’ai entendu aussi sa voix, vu sa démarche particulière. Je me suis raccroché à ces mouvements du corps et de l’âme pour les rendre habités, concrets, tout en gardant une part de liberté.
“Le film pose la question : qu’est-ce que la France ? De Gaulle refusait l’idée que la France, c’était Pétain.”
Qu’est-ce qui vous a convaincu de jouer dans cette gigantesque production ?
La puissance du scénario. La Bataille de Gaulle m’a surpris par son ton drôle, jamais didactique, hyper incarné. Les films historiques peinent souvent à représenter l’enjeu de l’époque, ce moment où rien n’est gagné. Là, j’étais en immersion totale : je voyais des personnes avec leurs fragilités, leurs failles, leurs côtés un peu ridicules, parfois. Uniques dans leur verticalité morale, leurs non-compromis. Je crois que Simon [Abkarian, qui joue le général de Gaulle, NDLR], comme moi, n’avons jamais essayé de jouer des héros, mais des hommes qui ne craignaient pas de penser contre leur époque. Qui ne pouvaient pas faire autrement que de se battre.
Paradoxalement, vos grandes scènes ne sont pas celles de la Libération, mais celles de batailles moins connues en Libye…
Oui, Antonin Baudry a eu cette intelligence d’éviter les moments attendus. Il a filmé les batailles du désert du Fezzan et le serment de Koufra où Leclerc déclare : “J’arrêterai de me battre le jour où on mettra le drapeau français sur la cathédrale de Strasbourg.” Il a fait cette promesse-là. Et il l’a tenue. Ayant grandi à Montréal, j’ignorais que les premières victoires ont eu lieu en Afrique. Elles ont donné un coup d’envoi extraordinaire à la résistance française, avec des batailles gagnées alors qu’on était est 10 fois moins armés, juste au culot, à la ruse. Leclerc, son mantra, c’était de ne jamais obéir à un ordre idiot. Il avait quelque chose de complètement rebelle. Même s’il venait d’une famille d’aristocrates et avait fait Saint-Cyr avant l’armée, il était fondamentalement désobéissant. Et il avait aussi une sorte de croyance, la baraka. Seul, non armé et pourtant toujours en première ligne au front avec sa canne, il marchait avec une assurance, comme si sous une pluie de bombes, aucune ne pouvait l’atteindre. Il aurait pu mourir mille fois et il s’en est tiré à chaque fois.
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