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Bérengère Krief, ou l’art de ne plus se cacher

Bérengère Krief.
Bérengère Krief a fait de son intimité une matière de scène. Rupture, désir, transmission maternelle : un parcours de reconstruction plus que de rupture qu'elle raconte sur scène à l'Olympia dès le 1er octobre.

Pendant des mois, Bérengère Krief a hésité à taper ce mot sur son ordinateur. Quatre lettres, un titre sans filtre : Sexe. Avec son équipe, elle s’est longtemps demandé si le public accepterait de s’asseoir dans une salle pour ça. Près de deux ans et de nombreuses dates plus tard, la question ne se pose plus. Plusieurs représentations affichent complet, et le spectacle s’apprête à investir l’Olympia du 1er au 3 octobre, avant de poursuivre une tournée annoncée jusqu’en mars 2027. Entre-temps, l’humoriste a aussi repris, sur Disney+, le rôle qui l’a rendue célèbre près de quinze ans plus tôt. Une coïncidence de calendrier qui dit beaucoup de son parcours : celui d’une femme qui a mis longtemps à choisir ce qu’elle voulait raconter d’elle-même.

En 2011, Bérengère Krief devient Marla dans Bref., la série culte de Kyan Khojandi sur Canal+. Le rôle est court, les épisodes durent à peine plus d’une minute, mais l’empreinte est immédiate. Marla, une des conquêtes du héros, cristallise une nouvelle figure féminine : libre sexuellement, sans y mêler les sentiments. La France des années 2010 tient sa nouvelle icône, « la version moderne de ce qu’on appelait la Marie-couche-toi-là », dit-elle. Elle, en la jouant, visait tout autre chose. « Je l’ai tellement jouée comme une fille amoureuse qui ne sait pas comment s’exprimer, confie-t-elle. Pour moi, c’était vraiment la fille qui n’est pas choisie, qui n’est pas sûre d’elle, qui a peur de s’engager. » Le décalage entre l’intention et la réception la déstabilise un temps, « ça me rendait presque triste de la réduire à une sexualité », avant qu’elle n’apprenne à composer avec un personnage qui s’installe partout, dans sa famille comme dans le regard des inconnus.

Formée au théâtre dès l’âge de neuf ans avant de se jeter dans l’arène du stand-up parisien, Bérengère Krief a longtemps utilisé l’humour comme une armure : le rôle de la « rigolote », endossé pour ne pas montrer ses failles. « Ces dernières années, je me suis lassée d’être la rigolote », tranche-t-elle. Avec Amour, en 2020, l’humour cesse d’être un bouclier pour devenir un outil.

De la rupture au voyage solo

Le premier grand virage survient à la trentaine. Un mariage annulé à la dernière minute, une rupture qui la « fracasse », et la sensation brutale d’avoir fonctionné en mode automatique depuis toujours. « J’ai fait ma crise d’adolescence à 30 ans », résume-t-elle. Pour recoller les morceaux, elle s’isole à Biarritz, s’essaie au cerceau aérien pour « descendre dans le corps », puis part un mois en Australie, seule au volant d’une voiture, presque sans rien publier. À son retour, la curiosité disproportionnée de ses proches pour ce voyage pourtant modeste la surprend ; de cette expérience naîtra Amour. Elle y met à nu sa vulnérabilité, non comme une faiblesse mais comme une force retrouvée : « Quand j’arrête de me cacher, je n’ai plus rien à cacher, donc je suis plus forte. Si j’ai pris le temps de regarder ce qui me constitue, j’ai moins peur que quelqu’un le débusque. »

« On est objet de désir, mais on n’est pas sujet de sa sexualité »

Sexe s’inscrit dans la continuité directe de cette démarche, mais déplace le sujet. À l’approche de la quarantaine, Bérengère Krief fait un bilan de sa vie sexuelle et constate une gêne persistante, ancienne, jamais vraiment nommée. « À 25 ans, j’étais complètement en dehors de moi, dit-elle. Je m’adaptais aux besoins et aux désirs de l’autre. Je ne savais pas ce qui me faisait vibrer. » Pour combler ce vide, elle se transforme en étudiante boulimique de théorie : elle accumule les ouvrages sur le désir et teste l’hypnose ou le chamanisme, avec l’application d’une élève appliquée. « Je suis quelqu’un de très scolaire, explique-t-elle. J’avais zéro information, la sexualité était mélangée à l’amour. Les livres ont été comme un mode d’emploi, quand tout s’explique. »

De l’amour au désir, sans changer de méthode

Le spectacle ne prétend pourtant pas donner de leçons. Bérengère Krief insiste sur un mot : le consentement. « C’est un peu mon contrat de consentement avec le public, dit-elle. Je n’aime pas parler de sexualité dans des contextes qui ne sont pas propices. » L’ambition affichée n’est pas de choquer, mais de mettre en scène des figures intimes que chacun porte en silence, « des personnages solitaires qui se prennent des portes, qui ont honte de vivre ». Au début des représentations, la peur était réelle, nourrie par une injonction sociale bien identifiée : une femme qui parle ouvertement de son désir reste mal vue. « On est objet de désir, mais on n’est pas sujet de sa sexualité », observe-t-elle. Elle file la métaphore du saut en parachute pour décrire ce basculement : la terreur avant le saut, la liberté une fois en vol. « Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas, dit-elle. Je suis vraiment comme un poisson dans l’eau. »

Sa mère occupe, dans cette généalogie intime, une place à part. Décrite comme une figure quasi intuitive, capable de deviner les choses avant qu’on les formule, elle a offert à sa fille une liberté encadrée – les cheveux teints tôt, les sorties autorisées mais chaperonnées. Cette boussole maternelle, si rassurante, a aussi eu un revers : Bérengère Krief avoue s’être longtemps reposée dessus plutôt que de construire la sienne. « Ce que je n’ai pas eu, c’est la possibilité de me dire : “Et toi, ma fille, tu peux aussi sentir les choses pour toi” », confie-t-elle. Cette même mère fait aujourd’hui partie du public visé par le spectacle, un « challenge d’émancipation », dit-elle, tant raconter sa sexualité devant sa propre famille suppose un exercice d’équilibriste.

L’art de ranger son grenier

Prise en sandwich entre une génération de grands-mères réduites au silence et un néoféminisme parfois intimidant, l’humoriste cherche sa propre voix. Ni militante de tribune, ni victime résignée, elle se voit davantage en archéologue de l’intime qu’en porte-drapeau. « Il y a celles qui ont enfoncé les portes fermées, dit-elle. Moi, je me sens davantage dans un rôle de reconstruction : comment faire autrement, comment s’épanouir ? » Sur scène, elle traite la vie intime comme une recette de cuisine, dépouillée de sa gravité pour mieux libérer la parole. « On a tous ce personnage qui a grandi dans une sexualité adolescente, qui se prend des portes, qui a honte, dit-elle. Quand le spectacle se déroule, j’ai l’impression qu’on met ces personnages solitaires à l’honneur. »

Le cinéma et des programmes comme LOL : Qui rit, sort ! ont entre-temps montré qu’elle sait exister ailleurs que dans la confession. Mais c’est la scène, et son format solitaire, qui reste l’endroit où elle éprouve le besoin de se raconter, au point d’y faire revenir, en 2025, le personnage dont elle avait mis près de quinze ans à se détacher. Le retour de Bref., dans un format inédit de six épisodes d’une trentaine de minutes sur Disney+, aurait pu se lire comme un paradoxe chez une artiste occupée depuis cinq ans à se détacher de Marla. Il se lit plutôt comme l’inverse : elle peut désormais y revenir sans crainte d’y être enfermée, la boucle est bouclée.

Nommée au Molière de l’humour en 2025 pour Sexe, Bérengère Krief résume elle-même sa démarche en une image dépourvue d’emphase : celle d’une exploratrice qui revient de voyage pour raconter ce qu’elle a vu. « J’ai toujours rangé mon grenier, mis les choses dans des boîtes, dit-elle. Face aux autres, on sera toujours plus fort de savoir où sont rangées les choses que de les laisser les découvrir. » Reste à savoir ce qu’elle ira chercher, une fois refermée la parenthèse du désir.

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Bérengère Krief.

Bérengère Krief

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