Personne n’aurait inventé Bonnie Tyler aujourd’hui. Une voix abîmée, une crinière blonde presque caricaturale, des ballades XXL saturées de synthétiseurs et des refrains capables de remplir des stades : dans une industrie obsédée par la précision sonore, la Galloise a construit sa carrière sur ce que d’autres auraient cherché à corriger.
Cette voix hors norme s’est éteinte. Bonnie Tyler est morte à 75 ans, mercredi 8 juillet, dans un hôpital au Portugal. La chanteuse galloise, hospitalisée depuis mai après une opération intestinale d’urgence, n’a pas survécu aux complications survenues ces dernières semaines. Sa disparition referme le dernier chapitre d’une carrière commencée dans les pubs du pays de Galles et devenue, par une série d’accidents heureux, l’une des plus reconnaissables de la pop mondiale.
Une voix née d’un accident
Avant de devenir Bonnie Tyler, elle était Gaynor Hopkins, fille d’un mineur et d’une mère passionnée d’opéra, née à Skewen, au pays de Galles. Dans une famille modeste de six enfants, la musique circulait en permanence : les grands airs lyriques pour sa mère, Elvis Presley pour ses frères, Frank Sinatra pour ses sœurs. Elle choisit, elle, Janis Joplin et Tina Turner.
À 16 ans, elle quitte l’école et monte sur scène sans autre ambition que de chanter. Six soirs par semaine dans les pubs gallois. Elle aurait pu rester une figure locale des bars de Swansea. En 1975, un hasard change tout : un découvreur de talents londonien venu écouter un groupe dans un club monte au mauvais étage. Il tombe sur Gaynor Hopkins. Il ne cherchait pas Bonnie Tyler. Il la trouve. Son nom lui-même est né d’un concours de circonstances. Pour trouver un pseudonyme, la jeune chanteuse coche des noms au hasard dans un journal et choisit Bonnie Tyler.
« Peut-être y avait-il un article sur Steven Tyler, d’Aerosmith ? », plaisantait-elle des années plus tard.
Puis vient l’accident qui aurait pu mettre fin à sa carrière. Après son premier succès, « Lost in France », en 1976, elle doit subir une opération des cordes vocales pour des nodules. Trop bavarde pendant la convalescence, elle reprend la parole avant cicatrisation complète. Résultat : un timbre rocailleux, cassé. Elle pense alors avoir détruit sa carrière, mais c’est l’inverse qui se produit. Cette écorchure devient sa signature.
C’est ce grain-là qui porte « It’s a Heartache » en 1978, numéro un en France. C’est ce grain-là que le compositeur Jim Steinman choisit en 1983 pour sa ballade monumentale « Total Eclipse of the Heart ». Le titre s’écoule à plusieurs millions d’exemplaires et trône en tête des classements américains et britanniques.
L’anti-diva devenue monument populaire
Bonnie Tyler n’a plus dominé les hit-parades après le milieu des années 1980. Elle n’a pourtant jamais quitté les mémoires. « Holding Out for a Hero », sorti en 1984, retrouve une seconde jeunesse vingt ans plus tard grâce à Shrek 2. « Total Eclipse of the Heart » revient, elle, à chaque éclipse solaire médiatisée. En 2017, Tyler pousse même le symbole jusqu’au bout en interprétant son tube sur un paquebot dans les Caraïbes, au moment précis où la Lune masque le Soleil.
Karaokés, reprises, réseaux sociaux : la chanson continue de tourner. En France, sa version bilingue avec Kareen Antonn, « Si demain… (Turn Around) », s’écoule à 600 000 exemplaires en 2003. Bonnie Tyler n’était plus une star des classements. Elle était devenue une référence culturelle.
Loin du cliché de la diva déchue, elle a mené une vie discrète. Mariée depuis 1973 à Robert Sullivan, ancien champion de judo, elle partageait son temps entre le pays de Galles et l’Algarve, au Portugal. Son franc-parler ne l’a jamais quittée : en 2013, après sa 19e place à l’Eurovision avec « Believe in Me », elle accuse le concours de manquer de transparence.
Son parcours a aussi connu quelques retournements ironiques. « The Best », associé mondialement à Tina Turner, avait d’abord été enregistré par Bonnie Tyler en 1988 avant de devenir un succès planétaire avec l’artiste américaine. Nommée membre de l’Ordre de l’Empire britannique en 2022, puis décorée à Windsor l’année suivante, elle résumait sa philosophie avec simplicité : elle avait toujours fait ce métier « pour chanter, pas pour être célèbre ». À l’époque des voix corrigées, calibrées et uniformisées, Bonnie Tyler appartenait à une autre école. Celle où une imperfection pouvait devenir une signature.






