Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette enfant qui ressentait déjà si violemment l’injustice du monde ?
Lorsque je me décris comme cette enfant de huit ans qui déjà n’en pouvait plus, je ne la regarde pas avec davantage de tendresse que les autres enfants dont le sort continue de m’inquiéter aujourd’hui.
Il suffit parfois d’un regard, d’un silence, d’une peur refoulée à la hâte et vlan, je me retrouve projetée dans le vortex de mes souvenirs d’impuissance enfantine.
La charge de culpabilité que l’on peut faire peser sur les épaules d’un enfant, quelles qu’en soient les raisons, sociales, familiales ou affectives, reste pour moi une des violences les plus incompréhensibles et les plus durables.
Ce que je ne supportais déjà plus à huit ans, je crois que c’était ça : ressentir l’injustice à mesure que j’en découvrais chaque jour l’existence, à travers ma vie familiale et scolaire, la discrimination et les dégâts de la précarité.
Vous dites avoir toujours voulu protéger « les êtres sans défense, autant les arbres, les animaux que les gens ». Pensez-vous que la sensibilité soit devenue une forme de résistance politique dans notre époque ?
Peut-être ma sensibilité aiguë explique-t-elle mon attachement aux êtres sans défense. Appelez ça empathie, compassion, humanité, humanitude.
Les enfants, les animaux, la nature, ses arbres, les personnes vulnérables.
Chez moi, ne s’établit pas de hiérarchie très rationnelle entre eux.
Je sais seulement que la souffrance du vivant a toujours forcé mon attention.
Comment l’adoucir ?
Pour contrer un monde où l’indifférence vibrionne, au prétexte de protéger la survie de tout un chacun, la sensibilité peut bloquer la brutalisasion, et ressembler à une forme de résistance.
Non pas une résistance idéologique mais une résistance humaine, existentielle.
Vous avez défendu Salman Rushdie, dénoncé les fondamentalismes, pris position contre le racisme, le sexisme et les violences faites aux femmes bien avant que ces sujets deviennent centraux dans le débat public. Pourquoi était-il impossible pour vous de rester silencieuse ?
Je suis assez incapable de détourner les yeux face au racisme et à l’antisémitisme, ces vices de société malaisants, ces poisons.
Oui, j’ai pu me lever avant #MeToo pour protester à titre personnel contre les violences d’impunité, faites aux femmes, quitte à me casser le nez. Ça m’a valu la vindicte, avant les applaudissements, l’opprobre en alternance avec l’admiration, déjà à une époque où les réseaux sociaux n’existaient.
Le silence aide à la réflexion surtout en géopolitique ou une opinion peut-être piégeante parce que la situation peut être labile. Il n’empêche, je guetterai sans relâche le silence s’il se travestit à mon insu, pour menacer cette part de moi qui refuse l’habitude de l’inacceptable.
Vous avez parlé avec une grande force de la “décrédibilisation” comme arme contre les artistes et les femmes qui prennent la parole. Avez-vous le sentiment que notre société continue à punir les femmes qui refusent de rester à leur place ?
La décrédibilisation, une arme officieuse redoutable, un gun auquel on aurait fixé un silencieux.
On vous met en joue pour ne pas répondre à ce qui est dit, le nier même, on attaque la femme, l’artiste par réflexe mysogine séculaire.
Pourquoi s’encombrer de sa différence ?
Lors de votre discours, vous avez prononcé cette phrase très forte : « La mise au bûcher, ça fait chier. Prenez ma tête, vous n’aurez pas mon cœur. » Qu’est-ce qui vous a permis de préserver ce cœur malgré la violence médiatique et les attaques publique?
Je suis trop vieille aujourd’hui pour ne pas savoir qu’il faut choisir ce qu’on nourrit en soi.
Dire oui. Dire non.
Lorsque j’ai dit ça, je ne voulais pas crâner en prétendant que mon cœur avait toujours été intact.
Il a été blessé, encore et encore.
Mais il faut espérer que l’amour est plus résistant que la haine. « tenir sans représailles », c’est un de mes mantras.
Les livres, les penseurs, l’art, ça me tire toujours d’affaire ! Et les inconnu(e)s qui me rejoignent dans la sincérité, qui vous tendent la main lorsque vous ne les attendiez plus, ça existe ! Mon capital symbolique il est là.
Vous avez durant ce disocurs à la TIME House fait votre coming out de profil neuroatypique et TDAH. En quoi cette découverte a-t-elle changé votre compréhension de vous-même, de votre art et de votre hypersensibilité ?
Découvrir récemment, ma neuro atypie, n’a pas changé qui j’étais fondamentalement, mais ça m’a permis de regarder certaines de mes fragilités et lacunes avec moins de sévérité car mes décalages ont trouvé une cohérence à mes yeux.
Je me tiens à distance des ultracrepidariens, qui font tourner les mots à vide, qui déforment à tout va, qui taxent de complaisance la difficulté à s’adapter. Figurez-vous que ça m’a soulagée de comprendre enfin pourquoi j’avais passé ma vie à supplier d’être comprise et pourquoi c’était en vain.
Vos rôles ont souvent incarné des femmes marginalisées, révoltées, jugées “folles”, hystériques ou possédées dès qu’elles revendiquaient leur liberté. Pourquoi ces figures vous accompagnent-elles depuis toujours ?
Si déjà très jeune, j’ai été attirée instinctuellement par des figures de femmes qu’on qualifie trop vite de folles, d’hystériques, de possédées ou d’excessives, c’est sûrement dû à ma personnalité, neuroatypique. Et puis ce besoin de pousser un cri de révolte. Que petite fille, j étouffais au fond de moi.
À se demander aussi si la société n’avait pas tout simplifié à son avantage en appelant folie chez les femmes, ce qui n’était en réalité qu’un désir irrépressible de liberté ! De vérité !
Vous avez souvent parlé des blessures invisibles, des silences, des humiliations que traversent les femmes. Pourquoi la société a-t-elle encore autant de mal à entendre la parole des victimes ?
Quel regard portez-vous sur notre époque, où tant de femmes continuent encore à devoir justifier leur colère, leur liberté ou leur indépendance ?
Les femmes connaissent particulièrement bien ce mécanisme de justification infligée. Si on leur accorde davantage de liberté qu’autrefois, je me permets un ironique alléluia, on continue souvent à leur demander d’être irréprochables, donc conciliantes.
Une femme libre est-elle encore une femme honnête ?
Elle demeure dérangeante, surtout si les raisons qui l’ont poussée à le devenir, mettent en cause le système patriarcal qu’on est en train de déconstruire en solidarité, nous toutes !
Vous dites vouloir consacrer ce “troisième volet” de votre vie d’actrice à des femmes rebelles, résistantes, “réfractaires”. Quelles femmes aujourd’hui vous inspirent encore le courage de continuer à vous battre ?
Toutes les femmes qui ne se laissent pas écraser par l’âgisme, par les accidents de la vie qui peuvent ostraciser, celles dont les polyénergies défient les pronostics masculinistes.
Le Festival de Cannes est né comme un acte de résistance contre le fascisme. Pensez-vous que le cinéma ait encore aujourd’hui un rôle politique essentiel face aux nouvelles formes d’autoritarisme, de haine et de manipulation ?
Une seule réponse organique pour vous épargner de la sociologie bateau ;
« No more cinema in the world ? No more feeedom in this world»
Vous avez dit : « De survivante, je suis passée à revivante. » Qu’est-ce que “revivre” signifie pour vous aujourd’hui ?
Revivre ne signifie pas oublier les blessures ni triompher angéliquement du passé.
Revivre, c’est retrouver d’abord une disponibilité au monde.
Ensuite une confiance intermittente mais réelle dans la beauté, malgré tout.
Enfin, une attitude de confiance en soi qui protège de la prédation, car n’oublions pas cette triviale réalité : en secret tout le monde en chie, à peur, et la peur des autres met en danger les êtres de nature confiant.
Revivre ne signifie pas oublier les blessures ni triompher angéliquement du passé.
Revivre, c’est retrouver d’abord une disponibilité au monde.
Pensez-vous que les artistes ont aujourd’hui une responsabilité morale particulière face aux crises politiques, climatiques et humaines que nous traversons ?
Les artistes? je ne leur attribue pas de supériorité morale particulière. Mais nous disposons parfois d’outils singuliers pour rendre visible ce qui est flou ou floute, pour rappeler notre humanité commune lorsqu’elle menace de se fragmenter.
L’art ne sauvera probablement pas le monde, mais à quoi bon verser dans le discours eschatologique ? Chez l’artiste, existe la vocation à : aider à ne pas nous perdre entièrement nous-mêmes.
D’ici les élections, ce qui m’intéresse citoyennement, c’est aussi transgresser la fatalité de la précarité.
Coluche l’a fait à partir d’une idée toute bête, il faut nourrir, les gens, qui n’ont pas d’argent pour s’acheter à manger. Il y a d’autres actions concrètes comme celle-là a mener en France. Soyons au rendez-vous, nous les artistes !






