Des regards ébahis devant la vitrine, quelques appareils qui crépitent. En pleine semaine de l’art à Paris, la rue Bonaparte a déniché mieux qu’une œuvre en accueillant, un athlète aux vingt-deux titres du Grand Chelem, d’ordinaire plus habitué à la porte d’Auteuil qu’à Saint-Germain-des-Prés. Mais les temps ont changé. Rafael Nadal a pris sa retraite sportive il y a deux ans, délaissé les vestiaires et la terre ocre de Roland Garros, de quoi s’impliquer dans la conception d’un livre qui porte son nom. « J’avais l’impression d’être sur le court à ses côtés en faisant la sélection de photos » confesse Martine Assouline, sous le regard attentif de son mari Prosper avec qui elle a fondé il y a trente ans la maison éponyme, spécialisée dans l’édition de beaux livres.
Le couple a su convaincre l’athlète de retracer sa carrière en près de 300 pages qui illustrent une vie hors-norme, teintée de records en tout genre.
Blazer bleu marine, baskets blanches au pied, l’athlète est arrivé dans la matinée et repartira quelques heures plus tard retrouver son quotidien qu’il cultive entre sa fondation, l’académie et ses deux garçons en bas âge qu’il apprécie voir grandir au quotidien. « Quand on a des enfants, on ne pense plus à soi en premier lieu mais à eux » concède-t-il d’un large sourire.
Un homme presque normal.
Quel est l’instant qui a changé le cours de votre trajectoire ? Un match, une discussion, un conseil déterminant ?
Les mots sont importants à certains moments : avant un match, quand tu traverses une mauvaise passe ou, au contraire, quand tu vis un très bon moment. Tu as besoin que les bonnes personnes t’envoient les bons messages, te disent ce qu’il faut entendre. Ne pas se laisser emporter par l’euphorie, ni se laisser abattre par le découragement. Pour moi, il est surtout question d’exemples, d’avoir des modèles positifs à ses côtés au quotidien, plus qu’un moment en particulier.
J’ai vu mon père partir de rien et développer son entreprise, jour après jour, en partant très tôt le matin et en rentrant très tard le soir. Cela a été un exemple très positif pour forger mon caractère.
Ce fut lesquels ?
Il n’est pas nécessaire de chercher des super-héros : il suffit de trouver des gens normaux qui se lèvent chaque jour en essayant de faire de leur mieux pour créer et atteindre leurs objectifs. J’ai eu ces exemples très positifs à la maison avec mes parents.
J’ai vu mon père partir de rien et développer son entreprise, jour après jour, en partant très tôt le matin et en rentrant très tard le soir. Cela a été un exemple très positif pour forger mon caractère.
On peut assister à des conférences sur la motivation, où les gens vous disent des choses positives pour vous motiver, mais cela, de mon point de vue, ne dure qu’un temps. Les exemples les plus édifiants sont ceux que l’on observe tous les jours, à travers la façon dont les gens se comportent, dont ils pensent, la manière dont ils s’efforcent de faire les choses du mieux possible.
C’est quelque chose qui grandit ensuite avec vous. Et c’est ça, ma réponse, bien plus qu’un simple moment de bascule.

Quel autre chemin auriez-vous pu prendre que le tennis ?
Je suis devenu joueur de tennis professionnel avant même d’avoir commencé à réfléchir à ce que je voulais étudier ou à ce que je voulais faire plus tard. Je suis passé professionnel à 15 ans, j’étais donc très jeune. C’était très difficile d’y réfléchir.
Certaines idoles ont-elles accompagné votre parcours ?
Bien sûr, il y avait beaucoup de personnes que j’admirais, Zizou (Zinédine Zidane) était l’un d’entre eux. J’étais enfant lorsque je l’ai vu remporter la Coupe du monde, puis gagner la Ligue des champions. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir le voir jouer tous les week-ends avec le Real Madrid. C’est important d’avoir des exemples positifs dans la vie.
Pas seulement pour leur succès, mais aussi pour leur comportement. Je pense, par exemple, que Zizou est l’un de ces exemples à tous les égards : la façon dont il se comporte, sa manière d’être avec les autres, sa personnalité… Pour moi, ça a été un immense honneur de recevoir mon premier Roland-Garros de ses mains.
Si vous pouviez changer quelque chose de votre carrière, de quoi s’agirait-il ?
Si je devais recommencer, je ne changerais rien, car je pense que tout le monde fait des erreurs. Il y a des gens qui ne reconnaissent pas leurs erreurs parce qu’ils sont trop arrogants pour admettre qu’ils en font.
De mon côté, j’ai toujours agi en pensant que je faisais ce qu’il y avait de mieux pour mon bonheur et pour ma carrière professionnelle. Mais, bien sûr, je me suis trompé à plusieurs reprises. C’est important de faire des erreurs et de continuer à apprendre, même s’il vaut mieux en faire le moins possible. Je ne peux pas citer d’exemple précis, car, dans la vie, on est souvent confronté à des moments où il faut prendre des décisions. Dans le sport en particulier, il y a des instants où l’on doit prendre des décisions, où l’on doit choisir de jouer malgré la douleur, de prendre un risque ou non. Parfois, je prends un risque et ça se passe bien. Parfois, c’est exactement l’inverse : je prends un risque et ça se passe très mal.
Vous avez toujours eu une vie minutieusement réglée sur le circuit. De quoi se composent vos journées désormais ?
C’est simple : Tous les jours, à 8h, j’accompagne mon fils à l’école.
Ensuite, je travaille à l’académie. Parfois, je m’entraîne un peu à la salle de sport. Puis j’assiste à mes réunions.
Je travaille tous les jours. Mais ce n’est pas toujours pareil, car je n’ai pas d’horaires fixes. Parfois, je travaille huit heures, parfois, trois ou quatre heures, ça dépend des jours. La plupart des semaines, je suis en déplacement, donc ma vie n’est plus aussi organisée qu’avant. Mais quand je suis à la maison, j’essaie de conserver mes après-midis libres pour passer du temps avec mes enfants et ma famille.
Je peux regarder du tennis sans éprouver le moindre sentiment négatif. Je le regarde quand le match m’intéresse
Regardez-vous souvent du tennis ou est-ce encore trop récent pour être en mesure d’apprécier sans être sur le court ?
Non, ce n’est pas trop récent. Je peux regarder du tennis sans éprouver le moindre sentiment négatif. Je le regarde quand le match m’intéresse. Mais, pour être honnête, je ne regarde pas le tennis de manière régulière.
Je ne regarde le tennis que lors des matchs importants, dans les tournois majeurs, et pas n’importe quand. Mais quand j’ai envie de regarder du tennis, je le fais.

Chaque match a son histoire, mais y en a-t-il un qui a compté plus que les autres ?
C’est difficile d’en citer un, mais, bien sûr, il y en a quelques-uns comme lors de l’Open d’Australie 2022, Wimbledon 2008 ou mon premier Roland-Garros en 2005. Et aussi, l’US Open 2013.
Chaque édition de Roland-Garros a été particulièrement importante. Bien sûr, certaines m’ont plus marqué que d’autres, m’ont procuré plus d’émotions, mais elles ont toutes été uniques.
Roger Federer a lui aussi édité un livre avec Assouline. Vous allez cette fois-ci pouvoir comparer le nombre de livres vendus…
Pour être honnête, on ne va pas se comparer sur ce plan-là. Je pense que nous sommes tous les deux fiers de tout ce que nous avons accompli au cours de notre carrière tennistique. Quand on est en compétition, c’est une chose. Mais ensuite, quand on arrête le tennis, c’est fini. Hier, par exemple, on s’est encore échangé des messages et ce n’est en aucun cas une image. C’est une très belle chose que les choses soient ainsi entre nous.
On vous sait fan de sport, notamment de football. Quel est l’athlète actuel qui vous impressionne le plus, par ses performances et sa mentalité ?
C’est difficile à dire. Il y en a tellement. Dans le football, j’adore Kylian Mbappé. Bien sûr, Lamine Yamal est incroyable. Léon Marchand est unique. Armand Duplantis aussi. Il y a tellement d’athlètes qui font des choses incroyables…
La vie change complètement quand on devient père. Quand on a des enfants, on ne pense plus à soi en premier lieu mais à eux
Pour le Ballon d’or, à qui apporteriez-vous votre voix ?
Les critères ne sont pas toujours faciles à comprendre. Je n’ai donc pas d’avis sur la question, car, il faudrait que je connaisse toutes les statistiques et que je sache ce qu’il faut pour être élu au Ballon d’or. Ces dernières années, j’ai eu du mal à comprendre certaines choses…
Vous êtes père de deux enfants. Qu’est-ce que la paternité a changé en vous et quelle valeur souhaitez-vous leur transmettre ?
La vie change complètement lorsqu’on devient père. Quand on a des enfants, on ne pense plus à soi en premier lieu mais à eux. On organise sa vie en fonction des enfants, et c’est ça, le plus grand changement dans la vie.
Concernant les valeurs, le sport et la vie ne sont pas très différents… Le sport vous apprend beaucoup de choses positives : le travail d’équipe, l’esprit de dépassement de soi, la discipline, le respect en toute situation. Il faut respecter son entraîneur, son adversaire, les supporters, les arbitres, le public…



