Une porte s’ouvre. Le comédien d’1,92 m est assis sur un large canapé en cuir.
L’œil vif, sourire contagieux malgré la défaite de l’équipe de France à la Coupe du monde dont il se remet à peine. “J’ai l’impression de m’être fait ‘mêler’, comme on dit au quartier quand 10 mecs te tombent dessus. Mais si je me plains du Mondial comme un grand malheur de la vie, ça veut dire que ça ne va pas trop mal.” C’est l’été quand on se retrouve, il vient de poser ses bagages dans les studios de la plaine Saint-Denis pour la promotion de la quatrième saison de Lupin, la série qui l’a vu exploser aux yeux du monde entier en enfilant le costume de gentleman cambrioleur où cette fois, il fait face à un copycat.
Le comédien a passé un cap en hissant le programme – dont il est coproducteur avec sa société Carrousel Studios – au rang de série non anglophone la plus visionnée au monde de la plateforme Netflix.
À l’origine, une intuition. Il y a quelques années – au côté du réalisateur Louis Letterier –, le binôme français flaire le bon coup. “À l’époque, en France, Netflix restait encore un objet un peu flou. Mais depuis les États-Unis, on savait très bien que la série allait être vue partout dans le monde. On s’est dit très simplement : faisons un show qui représente dignement la France.” Pari tenu, près de centaines de millions de vues plus tard, tout ça sans jamais avoir pris un seul cours de théâtre. “Cela vient aussi des rencontres, c’est ce qui me plaît le plus dans ce métier.” Après avoir déjà participé aux super productions X-Men et Jurassic World, il sera bientôt à l’affiche du prochain Ocean’s Eleven, tourné par Bradley Cooper, rencontré il y a près de 10 ans sur un tournage avant de devenir un proche. L’histoire de sa vie.
Dans Lupin, Assane Diop est un personnage insaisissable. Qu’est-ce qui vous ressemble chez lui ?
Je ne sais pas s’il y a des similitudes entre nous. En tout cas, il y a beaucoup de choses que je lui envie, que j’admire et qui me plaisent chez lui. Ce côté insaisissable, justement, le fait qu’il soit toujours là où on ne l’attend pas. Il fait feu de tout bois. Il a un côté un peu aïkido : il prend ce que les autres considèrent comme une faiblesse et en fait une force. J’aime aussi sa manière de rendre justice. Même si c’est quelqu’un qui vole, il a cette volonté de réparer des injustices, un côté Robin des Bois. Et puis il y a le panache, la légèreté, le jeu…
On vous voit beaucoup par moments, puis vous disparaissez. Est-ce nécessaire à votre équilibre ?
Oui, je fais un métier de création et la création se nourrit de la vie. On ne peut pas créer en étant constamment à flux tendu. Sinon, ça devient industriel. J’ai besoin de retourner vivre, de ressentir des émotions fortes qui te forgent, te dessinent, et qui donnent ensuite envie d’exprimer des choses. Et ça, ça se vit en dehors d’un plateau… Il faut faire une pause, pour reprendre un peu d’inspiration et se sonder : “Où est-ce que j’en suis dans ma vie ? Qu’est-ce qui me touche ? Qu’est-ce que j’ai envie d’exprimer ?”
« J’étais réellement abasourdi de voir que les braqueurs du Louvre étaient capables d’essayer de reproduire quelque chose qui rappelait ce que nous avions fait dans Lupin. Tu te dis forcément qu’il y a eu une inspiration.
Ensuite, c’est tellement fou et absurde que ça te fait rire. Et puis il y a aussi un moment où tu culpabilises et te dis : “Quelle est ma part de responsabilité là-dedans ?” »
Comment avez-vous vécu le casse du Louvre il y a quelques mois – qui résonne très fortement avec la série ?
Je l’ai un peu subi. Les gens m’appelaient et faisaient forcément le lien, il y avait toutes les blagues : “Rends le truc !”, “C’est toi ?” C’est dingue de voir à quel point nous nous inspirons de la vie… Et à quel point la vie peut aussi s’inspirer en miroir, comme des vases communicants. J’étais partagé entre énormément de sentiments.
D’abord, une immense surprise. J’étais réellement abasourdi de voir que les braqueurs étaient capables d’essayer de reproduire quelque chose qui rappelait ce que nous avions fait dans Lupin. Tu te dis forcément qu’il y a eu une inspiration.
Ensuite, c’est tellement fou et absurde que ça te fait rire. Et puis il y a aussi un moment où tu culpabilises et te dis : “Quelle est ma part de responsabilité là-dedans ?”
Peut-être qu’ils raconteront un jour avoir été inspirés par Lupin, de la même façon que l’était Rédoine Faïd par Heat de Michael Mann…
C’est aussi une des raisons pour lesquelles, dans l’écriture de Lupin, nous faisons très attention à la morale du récit, aux valeurs que nous véhiculons. Parce qu’Assane Diop et Arsène Lupin sont des personnages extraordinaires, mais ils restent des voleurs.

À Paris, un touriste étranger sur deux a regardé la série. Vous considérez-vous comme un ambassadeur de la France à l’étranger ?
Je me sens ambassadeur de la France depuis bien avant Lupin. Je n’ai jamais été autant représentant de la France que depuis que je l’ai quittée. En allant vivre à l’étranger, je suis devenu encore plus français. Parce qu’en réalité, on porte son pays en soi. Et les autres vous voient avec cet œil-là. Dans mon quotidien aux États-Unis, je suis “le Français du quartier”. Dans mon travail, je suis “le Français” de l’histoire. On me choisit aussi pour cela. Évidemment, en lançant Lupin, nous ne pensions pas atteindre un tel niveau de succès. Aujourd’hui, j’en suis extrêmement fier. Et ce qui me touche aussi, c’est que Lupin a redonné envie de lire l’écrivain Maurice Leblanc. Les libraires, les éditeurs nous remercient d’avoir offert une nouvelle vie à son personnage. Bon… Les habitants d’Étretat [où la série a été en partie tournée, NDLR] nous détestent un petit peu [rires], parce que c’est devenu invivable pour eux, j’en profite pour m’en excuser à nouveau.
Vous semblez – par le choix de vos rôles – vouloir mettre en lumière quelque chose de plus profond de la société. Est-ce une impression ?
Mon travail est justement là. Quand je dis que je prends du temps pour vivre avant d’exprimer ma sensibilité, c’est exactement pour ça. J’ai toujours une image en tête, que je n’ai jamais formulée auparavant : je pense aux rayons de la Fnac. Je me dis qu’à la fin, quand on regarde tous les films d’un acteur, il faut qu’il y ait une cohérence. Et cette cohérence, c’est ce que je suis. Oui, j’ai toujours besoin de dire quelque chose.
Parfois, ça passe par un genre particulier, parfois par un personnage, par une histoire différente. Mais, au fond, il y a toujours quelque chose que j’ai envie d’exprimer. Concernant Assane Diop et Lupin, ce qui m’intéresse, ce sont les injustices, les invisibles. Tous ceux qui existent, mais que l’on ne regarde pas, que l’on ne considère pas. À travers ce personnage, il y a aussi une manière de les mettre en lumière. Il y a toujours un petit cheval de Troie dans ce que je fais. Ce n’est pas une immense revendication. Je ne pars pas en croisade. Mais c’est un moteur. Aucun personnage ne m’amuse s’il ne porte pas un message, s’il n’a rien à dire au monde. Il faut que ce soit plus grand que moi pour que j’y aille. Sinon, je suis trop peureux.
« J’observe aussi la vision de mes voisins américains sur la France et j’ai finalement les deux regards aujourd’hui : celui de quelqu’un qui vit la France de l’intérieur. Et celui de quelqu’un qui peut aussi l’observer du coin de la pièce. Je trouve ça très intéressant. »
Cette série est aussi une conséquence d’Intouchables, le film qui a bouleversé votre existence et vous a amené aux États-Unis. Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette vie que vous menez là-bas depuis 14 ans ?
Cela m’a apporté une vision beaucoup plus globale du monde… et de mon métier. Ça m’a permis de prendre du recul avec la bonne distance. L’une des choses les plus importantes que j’y ai apprises, c’est que le cinéma est aussi une industrie. En France, c’est quelque chose que l’on a parfois du mal à admettre. Pourtant, ici aussi, on cherche à faire des films qui fonctionnent et génèrent du profit. Simplement, on en parle moins ouvertement. Là-bas, cet aspect est beaucoup moins tabou. On peut en discuter, l’étudier, le comprendre. Aujourd’hui, ça me sert en tant que producteur. Quand on comprend mieux les mécanismes économiques de notre métier, on peut finalement mieux s’exprimer avec encore plus d’impact. Par exemple, si j’ai pu développer certaines productions, si j’ai pu faire Tirailleurs, si nous avons pu faire Lupin, c’est aussi grâce à cette compréhension-là du business. Cela m’a également permis de développer des projets immobiliers au Sénégal.

Perçoit-on la France autrement à cette distance ?
Quand on vit en France, on ressent énormément de choses. Les Français sont passionnés, ils vivent leur pays de manière très émotionnelle. Le fait d’être loin me permet parfois d’observer les choses avec davantage de recul. J’observe aussi la vision de mes voisins américains sur la France et j’ai finalement les deux regards aujourd’hui : celui de quelqu’un qui vit la France de l’intérieur. Et celui de quelqu’un qui peut aussi l’observer du coin de la pièce. Je trouve ça très intéressant.
« J’ai le sentiment que nous allons vers ce que je redoute le plus : une France profondément fracturée à tous les niveaux. Une France où les ponts deviennent de plus en plus difficiles à bâtir »
Vous avez par le passé affiché votre inquiétude sur la situation de la société française. Est-elle plus grande aujourd’hui ? Je ne suis pas plus inquiet, je suis toujours aussi inquiet ! J’ai le sentiment que nous allons vers ce que je redoute le plus : une France profondément fracturée à tous les niveaux. Une France où les ponts deviennent de plus en plus difficiles à bâtir. Attention, je ne dis pas qu’ils sont impossibles, mais ils sont beaucoup plus compliqués à bâtir.
Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque à partir du 7 octobre.



