Plus la date de la primaire approche, plus les voix qui s’élèvent contre se multiplient. De part et d’autre de la gauche, des insoumis aux opposants internes à Olivier Faure, ceux qui fustigent ce qu’ils appellent une « petite primaire » participent à l’affaiblir. Les socialistes avaient prévu de se pencher sur la question après les élections municipales, qui ont conduit à des divisions internes qui ne sont pas de bonne augure pour Front populaire 2027, nom donné à cette primaire de la gauche et des écologistes qui s’est donné pour objectif de s’assurer qu’une seule candidature de gauche soit présentée à l’élection présidentielle de 2027. Pour appuyer leur processus de sélection, les cadres de gauche qui la défendent partagent régulièrement les enquêtes d’opinion qui mettent en avant la volonté des électeurs de gauche de la voir rassembler derrière une seule candidature.
C’est dans ce contexte où l’idée d’une candidature rassemblée à gauche a du mal à s’implanter que Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a pris la plume pour rédiger un manifeste intitulé « Ce que nous vous devons ». Un pamphlet illustré d’une quarantaine de pages dans lequel celle qui, au moment du NFP, était apparue comme une forme de trait d’union de la gauche, réitère son appel à une primaire. « Si l’on attend le dernier moment, il sera trop tard pour organiser une méthode démocratique », affirme-t-elle à TIME France, ne souhaitant pas commenter la proposition formulée par Manuel Bompard dans le Parisien, invitant communistes et écologistes à se ranger avec LFI pour une candidature n’incluant pas le PS. La cheffe des Écologistes lui a néanmoins répondu indirectement dans son manifeste : « la seule raison pour laquelle Les Écologistes se rangeraient derrière une autre candidature qu’Écologiste à la Présidentielle serait parce que cette personne aurait gagné la primaire. »
TIME France : Vous publiez un manifeste intitulé Ce que nous vous devons dans lequel vous affirmez que la classe politique de gauche doit à ses électeurs de se lancer rassemblée pour 2027. Un peu moins de deux ans après la création du NFP, comment expliquez-vous que cela semble aujourd’hui aussi complexe à réaliser ?
Marine Tondelier : J’explique plusieurs choses dans ce manuel. Premièrement, il existe une forme de « gauche propriétaire » qui estime avoir quelque chose à perdre dans cette primaire : une place, une certitude ou un contrôle. Ce qui fait peur à cette gauche, c’est que la primaire retire finalement le titre de propriété.
Pendant des années, nous avons vu des responsables politiques parler du pays comme d’un territoire à conquérir et de leur propre camp comme d’un territoire à défendre. Certaines formations politiques raisonnent en parts de marché, avec des stratégies pensées non pas pour gagner ensemble, mais pour empêcher l’autre — même s’il est proche — de l’emporter. C’est une stratégie de « roi du cimetière », comme je l’explique, et c’est vraiment problématique.
« La méthode n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose de la conception du pouvoir que l’on porte. »
Vous présentez la primaire comme un objectif permettant de sortir de cette logique et de recréer de la démocratie et de la participation électorale. Pensez-vous que ce soit la seule méthode existante ?
Je n’en vois pas d’autre, car je ne vois pas pourquoi, dans un conciliabule en sous-sol, certains accepteraient de s’incliner derrière les autres. Il n’y a pas de raison que cela arrive.
Par ailleurs, même si cela se produisait, la méthode ne serait pas satisfaisante. Il est beaucoup plus démocratique de laisser les électeurs de gauche et écologistes choisir. Ces électeurs n’ont jamais été le problème ; ils sont une boussole. Malgré nos divisions, lors des deux élections précédentes, ils ont eu les bons réflexes au deuxième tour, ce qui nous a permis d’éviter le pire. Il faut avoir le courage et la confiance de leur poser la question.
Enfin, ce serait une primaire pour « gouverner autrement ». La méthode n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose de la conception du pouvoir que l’on porte. La manière dont on choisit un candidat annonce la manière dont on gouvernera. Ceux qui nous parlent toute la journée de Sixième République, mais qui refusent que le choix du candidat soit fait démocratiquement, sont dans une position compliquée.
Comment expliquez-vous que les alliances qu’ont été la NUPES puis le NFP, qui avaient créé une dynamique électorale, n’ont pas réussi à instaurer un travail de longue haleine pour préparer une candidature commune pour 2027 ?
Il y a eu le poison des « gauches irréconciliables », brandi par certains. Cela induit des comportements visant à se rendre volontairement irréconciliable avec l’autre camp. Cela revient à poser des mines sur le champ de bataille. Le problème, c’est que même si la paix revient un jour, les mines restent. Il se passe quelque chose d’assez irréversible et cette logique est une impasse.
Il faut faire très attention, d’autant plus que les électeurs de gauche, eux, ne sont pas irréconciliables. D’ailleurs, ils sont nombreux à voter pour un parti ou pour l’autre selon les scrutins. Quand on les interroge sur leurs attentes politiques, les thèmes qui reviennent sont les mêmes : le logement, le service public, la santé, l’environnement, l’enfance. Nous sommes d’accord là-dessus. Si certains chefs ont décidé d’être « irréconciliables », les électeurs ne le sont pas. Ce dont nous manquons, ce ne sont pas des idées, mais d’une méthode de départage.
Justement, on parle davantage de la question de la stratégie pour 2027 que des propositions de fond. Est-ce un regret ? Ne serait-ce pas par le fond et les propositions que l’on peut convaincre ?
Il est certain que l’histoire de la gauche qui se donne en spectacle toute la semaine n’est plus possible. Dans cet ouvrage, je fais des propositions sur ce que je porterais dans cette primaire et à la présidentielle : une gauche écologiste de transformation. Je l’explique à la fin du manifeste, mais je commence aussi par lister des thématiques que l’on pourrait porter ensemble, prouvant ainsi qu’il serait facile de nous mettre d’accord sur des objectifs communs.
« Travailler sur le fond, nous le faisons toute l’année, les groupes parlementaires collaborent. »
Ne faudrait-il pas régler la question programmatique avant la question stratégique ?
C’est repousser le problème. On s’engagerait dans un travail de convergence programmatique sans avoir le début du commencement d’une idée sur la manière de s’accorder sur un candidat à la fin. Si l’on attend le dernier moment, il sera trop tard pour organiser une méthode démocratique.
Travailler sur le fond, nous le faisons toute l’année, les groupes parlementaires collaborent. Le problème est que ceux qui proposent d’anéantir cette primaire n’ont pas le début du commencement d’une autre solution à proposer. Je trouve cela assez irresponsable.
Aujourd’hui, les voix sont de plus en plus nombreuses à être sceptiques ou opposées à cette primaire, ce qui semble la menacer…
Jean-Luc Mélenchon dit depuis le début qu’il n’y sera pas. Raphaël Glucksmann n’en a pas envie, mais je pense que si le Parti socialiste y participait, il y serait obligé. Cela dépend maintenant du PS qui doit trancher dans les semaines à venir. Ils ont un rôle déterminant sur les épaules. Je vais vous dire : tout cela est parti pour très mal se terminer, pas seulement la primaire, mais la présidentielle de 2027. Celles et ceux qui font tout aujourd’hui pour casser la primaire sans rien proposer d’autre porteront la responsabilité historique de ce qui se passera en 2027. Je veux que tout le monde en soit bien conscient.




