Les autorités en attendaient 200 000, ils ont été 550 000, selon le ministère de l’Intérieur. Ce 17 octobre, plusieurs villes ont été le théâtre de pillages en marge des manifestations contre la vie chère. Le lendemain soir, Emmanuel Macron disait sa « colère » et sa « honte ». Ce 19 octobre, ses propres ministres reconnaissaient que l’État avait « failli ». Laurent Nuñez s’est exprimé sur France Inter. Le ministre de l’Intérieur y a confirmé avoir remis sa démission la veille au chef de l’État, qui l’a refusée au nom d’un « commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel », selon l’Élysée. « J’ai remis ma démission parce que je suis responsable de tout ce qui se passe », a-t-il expliqué. Cet ancien préfet de police de Paris occupe Beauvau depuis octobre 2025, où il a succédé à Bruno Retailleau.
Un dispositif « en asymétrie »
Pour encadrer la mobilisation, 60 000 policiers et gendarmes avaient été déployés. Des groupes ont néanmoins pillé des commerces et attaqué des bâtiments publics. Mairie incendiée à Limoges, hôtel de ville saccagé à Marseille, près de 2 400 interpellations pour la journée de samedi, selon les autorités. Laurent Nuñez a reconnu une perte de contrôle dans certaines grandes villes, au vu des centaines de commerces pillés. Il promet une « montée en puissance » des doctrines d’intervention contre les casseurs. Emmanuel Macron lui a demandé, par communiqué, de mettre en place de nouveaux modes d’action « au plus vite ».
Gérald Darmanin a lui aussi reconnu des défaillances, sur France 2 : « Nous avons failli incontestablement. » Le garde des Sceaux pointe un renseignement incapable, selon lui, de « lutter correctement contre l’ultragauche », et annonce 2 331 gardes à vue pendant le week-end, avec des dizaines de placements en détention provisoire, dont 13 à Marseille.
Pour Philippe Moreau Chevrolet, spécialiste de la communication politique, le paradoxe est là. « C’est un désaveu pour le ministère de l’Intérieur, mais il n’est suivi d’aucune décision. C’est clairement un aveu d’échec. » Pas de limogeage, et une démission refusée : « C’est très étonnant. » Il va plus loin : « La responsabilité du ministre est totale. C’est bien évidemment un échec historique du maintien de l’ordre. » Dès lors, le maintenir interroge. « Le fait de ne pas pouvoir désavouer Laurent Nuñez ni le remplacer pose une vraie question sur la capacité de l’Élysée à imposer son autorité, dans une situation où il est très affaibli. Cela interroge aussi la capacité de l’exécutif à recruter ou à disposer de compétences en matière de maintien de l’ordre. » Le spécialiste ajoute : « On a un peu l’impression qu’il n’y a pas de salut en dehors de Laurent Nuñez. C’est très préoccupant. »
Un président en « médiateur »
Reste le discours, accueilli froidement des deux côtés de l’échiquier. Emmanuel Macron avait pourtant promis que « ceux qui ont pillé doivent rembourser », évoqué des « factieux » d’ultragauche sans nommer LFI, et annoncé que les préfets pourraient interdire certains rassemblements. À gauche, Manuel Bompard n’y a vu « strictement rien » d’annoncé, Mathilde Panot a qualifié le président d’« artisan du chaos ». À droite, Bruno Retailleau a jugé le chef de l’État « totalement dépassé », Édouard Philippe estimant que « notre pays a besoin d’être commandé ».
La coordination des gilets jaunes du 17 octobre a annoncé un « acte II » pour ce samedi 24 octobre.
L’analyste y lit d’abord un rappel à l’ordre sans contenu. « C’était un discours assez flou, qui n’a rien annoncé de nouveau. Il s’est davantage positionné en médiateur qu’en chef de l’État. » À ses yeux, le plus frappant tient à ce qui manque. « Il n’a pas répondu à l’aspiration à l’ordre. C’est très étonnant, car c’est aujourd’hui la première aspiration de la population. » Ni état d’urgence ni armée dans les rues : des mesures « sans doute excessives », nuance-t-il, mais qui auraient envoyé « un signal fort d’autorité ». Résultat : « Une intervention qui, par définition, ne peut satisfaire personne. » Il y voit celle d’« un président de la République qui est intervenu dans l’urgence pour rappeler un cadre, essayer de maîtriser la situation et signaler que l’État était toujours présent ».
Matignon face à une équation sans marge
Le gouvernement dispose de peu de leviers. Alors qu’il préside une cellule interministérielle de crise consacrée aux conséquences économiques des violences, aux assurances et au suivi judiciaire, Sébastien Lecornu doit aussi répondre à la colère sociale en pleine négociation budgétaire. « On est désormais entré dans une phase d’austérité assumée », observe Philippe Moreau Chevrolet. Impossible, selon lui, de rejouer 2018 : face aux gilets jaunes, le président avait promis des milliards avant de lancer le grand débat. « Aujourd’hui, la marge de manœuvre budgétaire n’existe plus. » Une enveloppe massive pour l’éducation, avertit-il, ouvrirait la voie à des négociations dans tous les autres secteurs. Sur le maintien de l’ordre, il ne voit guère plus de leviers : « On est donc dans le flou total sur les deux volets. »
Le Premier ministre réunira les partis « dans les prochains jours ». Dans six mois, la présidentielle. « Cela peut tout à fait s’aggraver », prévient le spécialiste, pour qui le 17 octobre, « journée historique », est « un immense pas en avant pour le Rassemblement national ». La réponse d’Emmanuel Macron, qui « était plutôt très bon dans ces épisodes », lui paraît insuffisante : « Elle n’est pas nulle ni méprisable, mais elle n’est pas à la hauteur de ce qui se passe. » Et les commerçants sinistrés peuvent y lire « une vacance du pouvoir ».
Le calendrier, lui, ne laisse aucun répit. La coordination des gilets jaunes du 17 octobre a annoncé un « acte II » pour ce samedi 24 octobre, avec déjà plusieurs dizaines d’actions répertoriées sur sa carte. « Il y a clairement une énorme poussée pour qu’il y ait un Acte II », a relevé auprès de l’AFP Benjamin Ball, l’éditeur du site de la coordination. Le collectif, qui dénonce un « discours vide » d’Emmanuel Macron, demande à être reçu à l’Élysée.



