Le 17 octobre, les manifestations ont rassemblé 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, tandis que des pillages et des affrontements ont éclaté en marge des cortèges dans plusieurs villes. Dans cet entretien à TIME France, Jérôme Fourquet, essayiste et directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop, distingue la mobilisation sociale de ces violences et analyse les suites possibles du mouvement.
Comment analysez-vous les événements du 17 octobre ? Que révèlent-ils du climat social en France ?
Il y a eu deux événements majeurs le 17 octobre. D’une part, une mobilisation sociale relativement importante, avec 550 000 manifestants dans des cortèges organisés dans plusieurs dizaines de villes de France selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, qui se sont globalement bien déroulés. Pour donner un ordre de grandeur, le premier samedi des Gilets jaunes, en novembre 2018, avait rassemblé 280 000 personnes selon les chiffres policiers. En janvier 2023, lors de la première grande journée de mobilisation contre la réforme des retraites, on comptait 1,1 million de manifestants. On se situe donc entre les Gilets jaunes et les retraites, ce qui traduit un mécontentement social relativement important.
D’autre part, l’autre événement majeur, ce sont ces scènes de guérilla urbaine, de pillages et de destructions dans plusieurs grandes villes françaises, avec un bilan tout à fait spectaculaire.
Comment expliquer que des manifestations sociales débouchent sur des pillages et des dégradations ?
Parmi les gens qui se sont livrés à ces actions, on avait deux publics. D’un côté, les militants d’ultragauche, de type Black Blocs, qui cherchent à affronter les forces de l’ordre ou à attaquer des symboles de l’État et du capitalisme. Ce phénomène n’est pas nouveau : on l’observait déjà lors des grandes manifestations internationales, notamment contre les sommets du G20.
Il y a des casseurs et des pillards qui profitent de la présence de la foule pour commettre des exactions
Mais, à côté de ces militants, et de manière beaucoup plus nombreuse, il y a des casseurs et des pillards qui profitent de la présence de la foule pour commettre des exactions. Mais ces scènes ne sont pas nouvelles en France, ce que beaucoup oublient un petit peu. Il y a eu les mêmes au début de l’été, en marge de la victoire du PSG à Paris. L’événement qui met du monde dans la rue ouvre une fenêtre d’opportunité pour pouvoir se livrer à plusieurs activités : affrontements avec les forces de l’ordre, pillages et destructions de mobilier urbain. On est sur de la délinquance d’opportunité.
Peut-on établir un profil des personnes impliquées dans ces violences ?
Ce sont principalement des jeunes hommes, même si des femmes sont également présentes, qui viennent chercher le grand frisson, exprimer leur puissance et assouvir des pulsions de destruction. On se filme devant les vitrines fracassées, on exhibe ses trophées, une paire de baskets ou une bouteille de parfum volée. On danse autour des incendies. Il y a une dimension festive, terrible à dire, mais bien réelle. Pendant quelques heures, la rue vous appartient, notamment dans les centres-villes et les beaux quartiers.
Ces violences marquent-elles une rupture avec les formes traditionnelles de manifestation ?
Tout se passe comme si une tradition émeutière s’installait progressivement dans le pays. Mais il faut bien distinguer ces violences des manifestations elles-mêmes. On n’est pas simplement face à des cortèges qui se terminent mal : ces dégradations se déroulent en marge des manifestations. À Paris, par exemple, le cortège est arrivé place de Clichy sans trop de difficultés.
Les syndicats et les partis politiques sont-ils encore capables d’encadrer cette colère ?
Les syndicats présents, notamment la CGT, ont globalement joué leur rôle. Les cortèges classiques se sont bien déroulés. Mais les violences se sont produites à côté, dans d’autres quartiers, et les organisations n’ont aucune prise sur ces groupes. Notre stratégie de maintien de l’ordre a été pensée pour encadrer des manifestations classiques, avec un parcours défini et un service d’ordre syndical. Là, les forces de sécurité ont dû intervenir simultanément dans plusieurs endroits, protéger des bâtiments publics et faire face à des groupes très mobiles. C’est complètement différent.
Ces événements traduisent-ils un affaiblissement de l’autorité de l’État ?
Pour un lycéen de 15 ou 16 ans, toute sa mémoire politique est associée à la présidence Macron
Oui, bien sûr ! Le ministre de l’Intérieur a lui-même reconnu que les forces de sécurité avaient perdu le contrôle dans plusieurs villes. Cela peut s’expliquer par un déficit d’anticipation, mais aussi par le nombre et la détermination des émeutiers. À cela s’ajoute la situation politique d’Emmanuel Macron. Après neuf ans au pouvoir, une partie des Français considère qu’il porte la responsabilité de beaucoup des problèmes qui se posent en France. Pour un lycéen de 15 ou 16 ans, toute sa mémoire politique est associée à la présidence Macron. Neuf ans, à l’ère des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu, c’est très long.
Emmanuel Macron veut permettre aux préfets et aux maires d’interdire certains rassemblements. Cette mesure peut-elle limiter les violences ?
Quand des manifestations vont être interdites, ça ne va pas dissuader les éléments les plus déterminés de manifester ou de casser. Après tout, l’incendie de la mairie de Limoges n’était pas autorisé, et il a pourtant eu lieu. Cette mesure peut donc aider à la marge. Elle peut dissuader certains manifestants non violents de venir et ainsi faciliter le travail des forces de l’ordre, qui auront moins de monde à gérer en face. Mais cela ne réglera pas le problème de fond.
Les images de pillages risquent-elles de détourner l’attention des revendications sociales ?
Quelque 1 500 magasins ont été dégradés ou pillés
Bien sûr. Si Emmanuel Macron a pris la parole à 20 heures le 18 octobre, c’est avant tout en réaction à l’ampleur des dégâts et à l’émotion suscitée dans la population. Quelque 1 500 magasins ont été dégradés ou pillés. Le caractère spectaculaire des images a donc relégué au second plan les revendications sociales. C’est précisément pour cela qu’il ne faut pas oublier la mobilisation, qui exprime un mécontentement réel.
Comment savoir si la mobilisation peut prendre de l’ampleur dans les prochaines semaines ?
Il faudra regarder ce qui se passe le 5 novembre, avec les appels à manifester et à faire grève, notamment dans les transports. Mais ce qui est sûr, c’est que la colère sociale ne va pas disparaître.
Maintenant la question est de savoir si cette colère se traduira de nouveau dans la rue, avec les lycéens et les étudiants, ou à travers une mobilisation syndicale plus classique. En l’absence de réponse convaincante des autorités, la contestation peut perdurer. Mais on voit difficilement quelles marges de manœuvre vont pouvoir être mobilisées pour formuler une réponse.



