Il aura fallu des siècles pour que le désir féminin cesse d’être un problème. Et à peine a-t-il commencé à être reconnu qu’il est déjà devenu une obligation. C’est le paradoxe discret de notre époque : au moment même où les femmes conquièrent le droit de nommer leur désir, de le revendiquer comme une dimension légitime de leur existence, une nouvelle injonction prend le relais : “Désirez mieux.” Et si possible, davantage. Une hormone circule désormais dans ce glissement : la testostérone. Présentée comme la clé d’un désir retrouvé, elle dit quelque chose de plus large que la biologie, quelque chose sur ce que notre époque attend des corps, et celui des femmes en particulier. Car le désir féminin a longtemps été tenu à distance. Pendant des siècles, il n’a pas seulement été ignoré : il a été surveillé, contenu, redouté. Parce qu’il engageait la filiation, il fallait le maîtriser. Parce qu’il échappait au contrôle, il inquiétait. Et comme le note Philomène Formery, consultante spécialisée dans les transformations du corps, ce changement de regard a quelque chose d’inédit : “On ne le comprenait pas, mais on n’en voulait pas non plus.” Le désir féminin sort donc de l’ombre. Mais une avancée n’arrive jamais seule.
Aux États-Unis, le phénomène a d’abord pris la forme d’un récit. Celui de femmes qui se sentaient, selon leurs propres mots, “mortes de l’intérieur”, sans désir ni énergie, et qui disent avoir retrouvé une forme de vie après un implant à base de testostérone. Ces récits sont amplifiés par un écosystème médiatique et commercial où se mêlent figures d’influence, médecins devenus prescripteurs d’opinion et plateformes de bien-être. Gwyneth Paltrow, via sa marque Goop, promeut depuis des années une approche proactive et très individualisée de la santé féminine. La gynécologue américaine Mary Claire Haver, très suivie sur les réseaux sociaux, contribue à populariser l’idée d’un déficit hormonal à corriger. Oprah Winfrey, elle, a participé à libérer la parole autour de la ménopause. Dans ce mouvement, qui laisse penser qu’il existe des solutions simples à des réalités complexes, la testostérone finit par apparaître comme le pendant féminin du Viagra : une réponse rapide, lisible, séduisante dans sa simplicité.
Le désir sous ordonnance
Pourtant, derrière la forte visibilité du phénomène, la pratique reste marginale. Historiquement, moins de 0,2 % des femmes y ont recours aux États-Unis. Les prescriptions ont certes augmenté ces dernières années, portées par des cliniques privées et une demande croissante autour de la ménopause et du “bien-être hormonal”, concept encore minoritaire, mais en expansion rapide, et surtout, omniprésent dans les discours. Aucun traitement n’est officiellement approuvé pour les femmes. Les prescriptions se font hors cadre, dans une zone grise où se mêlent médecine, marketing et attentes individuelles.
Demander de la constance à un corps aussi changeant que celui des femmes, c’est d’autant plus oppressant.
En France, l’encadrement est plus strict. Aucun traitement à base de testostérone ne dispose d’autorisation de mise sur le marché pour les femmes, et les autorités sanitaires n’en recommandent pas l’usage en routine. Odile Bagot, gynécologue obstétricienne spécialisée en gynéco-psychosomatique estime que “ce n’est pas quelque chose qu’on peut demander comme ça. Un médecin peut refuser de la prescrire, précise-t-elle, car sans indication officielle, le prescripteur engage sa responsabilité entière.” Des prescriptions hors Autorisation de mise sur le marché (AMM) existent néanmoins, le plus souvent sous forme de gels transdermiques à très faibles doses, mais elles relèvent de la responsabilité du médecin et nécessitent un suivi attentif. Les effets indésirables sont réels : acné, pilosité accrue, modification de la voix, troubles du cholestérol.
Prudence médicale
Une publication de la Revue Médicale Suisse datant de 2024 rappelle que la testostérone devient plus biodisponible du fait de la baisse des œstrogènes. Autrement dit, la femme ménopausée se trouve dans un état androgénique relatif, ce que la gynécologue observe cliniquement : “Trois poils au menton, la soprano qui passe mezzo… C’est un effet de la testostérone.” Il n’y a pas, à proprement parler, de manque à combler. “La femme ménopausée n’est pas en carence de testostérone, elle continue d’en produire.” La testostérone est certes la seule hormone qui a montré une action sur la libido, chez l’homme comme chez la femme. Mais chez cette dernière, précise la gynécologue, “c’est juste un cofacteur. Le facteur principal, c’est le contexte”. Le désir féminin est “contextuel, pas mécanique”. Et elle le formule sans détour : “Si votre compagnon vous ennuie, vous pouvez vous prendre de la testostérone… ça ne changera rien.”
Dans certains cas, de très faibles doses peuvent agir, mais “on va avoir un effet placebo énorme”. La ménopause, du reste, n’est pas nécessairement la période désertique que l’on décrit. “À cette étape hormonale, vous n’êtes plus embêtée par les enfants, vous savez ce que vous aimez, ce que vous n’aimez pas.” On lui attribue, dit-elle, “beaucoup de symptômes qui sont soit liés au vieillissement, soit à une qualité de vie qui n’est pas bonne, ou même à la morale qui n’est pas bonne”. Et la gynécologue de conclure, avec une lassitude amusée : “J’ai vu passer plein de modes comme ça… La DHEA, il y a 20 ans, aujourd’hui, la testostérone.” Une promesse chasse l’autre. Et pourtant, c’est toujours la même qui revient : celle d’un corps à optimiser.
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