Une vidéo sur les blocages de lycées, publiée par un compte TikTok appelé « Flash infos », a dépassé les 800 000 vues en quarante-huit heures, selon Le Monde. Parallèlement, des affiches appelant au blocus, souvent déclinées d’un même visuel généré par intelligence artificielle, passent d’un téléphone à l’autre. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, faisait état, le 2 octobre, de 735 établissements concernés par la mobilisation, dont 158 à proximité desquels des violences urbaines ont été constatées.
Le 21 septembre, au lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne), environ 200 élèves bloquent l’établissement pour soutenir des enseignants qui dénoncent le manque de personnel, et filment la scène. Les vidéos circulent. Quelques jours plus tard, des actions sont signalées à Marseille, Lille, dans le Rhône, le Var, les Alpes-Maritimes. Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur recense 1 027 établissements concernés par la mobilisation. Professeurs absents, classes surchargées, locaux vétustes, angoisse autour de Parcoursup : les revendications se recoupent, mais changent d’un lycée à l’autre, parfois affiche par affiche.
Snapchat pour s’organiser, TikTok pour se montrer
Chaque plateforme a sa partition. Selon une note du service de renseignement de la préfecture de police, Snapchat et TikTok servent à nouer des contacts entre lycées et à se prêter main-forte lors des blocus. Les élèves s’organisent sur Instagram et Snapchat, quand TikTok relaie les appels. Snapchat permet de partager sa localisation en temps réel ; WhatsApp réunit des groupes « blocus » qui enflent vite. À Laval (Mayenne), un proviseur s’est même prêté à une « battle d’aura » – un duel de charisme – sous les acclamations des élèves, tout en affirmant son opposition aux blocages et sa volonté de maintenir le dialogue.
La mécanique de diffusion s’accélère : une vidéo, un partage, un groupe Snapchat, et l’établissement voisin peut rejoindre le mouvement. Le gouvernement décrit une mobilisation « dopée » par les réseaux. Leur rôle d’amplification ne suffit toutefois pas à expliquer son origine : la mobilisation s’est d’abord construite autour de revendications locales. Viginum, le service chargé de repérer les ingérences numériques étrangères, n’a de son côté constaté, à ce stade, aucune amplification artificielle des contenus liés aux blocages par des acteurs étrangers.
Ces plateformes sont au cœur du quotidien des jeunes. Selon le baromètre DJEPVA 2024, produit par l’INJEP et le Crédoc, 53 % des 15-30 ans qui suivent l’actualité s’informent prioritairement via les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou les influenceurs ; 65 % utilisent Instagram pour cela, 60 % TikTok. Ces usages peuvent aussi s’accompagner d’un engagement : toujours selon l’INJEP, début 2024, 41 % des 15-30 ans déclaraient avoir signé une pétition ou défendu une cause en ligne au cours des douze derniers mois, et 30 % avoir participé à une manifestation ou une grève. Chez les 15-17 ans, ces proportions étaient respectivement de 32 % et de 25 %.
Le téléphone comme pièce à conviction
À Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), une vidéo montre un policier tirant à bout portant, au lance-grenades, sur un lycéen. Une enquête confiée à l’IGPN a été ouverte. La diffusion de la séquence a rendu les faits largement visibles. Le sociologue Sebastian Roché explique, dans Le Parisien, que les élèves peuvent « attester des faits en les filmant » et faire circuler leur version des événements, sans passer par une rédaction. Ces images offrent aussi une autre voie pour rendre compte de la mobilisation : d’après l’observatoire Acrimed, les journaux de 13 heures et de 20 heures de France 2, du 28 septembre au 1er octobre, ont consacré l’essentiel du temps accordé au mouvement aux débordements plutôt qu’aux raisons de la colère.
L’effet de loupe a son revers. Sur TikTok, les images spectaculaires peuvent prendre davantage de place que celles d’un blocus pacifique, et un fil saturé de vidéos de blocus peut donner l’impression que tout le monde est mobilisé, sans refléter l’ensemble de la jeunesse. Les jeunes sont aussi exposés à des informations qu’ils jugent peu fiables : selon l’enquête de l’Insee menée en 2023, 77 % des internautes de 15-24 ans déclaraient avoir vu au moins une information jugée fausse ou peu fiable au cours des trois mois précédents ; parmi eux, 55 % en avaient vérifié la fiabilité. La représentation du mouvement reste également un enjeu : malgré l’implication d’organisations lycéennes, aucun porte-parole unique ne représente l’ensemble des établissements mobilisés.
Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé l’ouverture, ce lundi 5 octobre au soir, d’une plateforme de concertation accessible jusqu’au 16 octobre, pour recueillir les difficultés et les attentes des élèves. Les syndicats lycéens appellent à une nouvelle journée de mobilisation le mardi 6 octobre. Et sur ces mêmes réseaux, un autre rendez-vous circule : le 17 octobre, pour lequel des affiches appellent à une mobilisation des Gilets jaunes.



