Autrefois, la vie suivait un ordre connu de chacun, le même pour tout le monde : on allait à l’école, on trouvait un travail, on fondait une famille et puis, dans la soixantaine, on prenait sa retraite et on profitait de l’existence, jusqu’à ce qu’on devienne trop fragile pour vivre seul. Alors, on pouvait s’installer soit dans sa famille, soit dans une institution où passer ses vieux jours.
Détail non négligeable : ce modèle reposait sur une présomption tacite mais universellement acceptée selon laquelle la grande majorité des gens ne dépasseraient pas les 80 ans. Une croyance fondée sur l’indice d’espérance de vie moyenne tel qu’on le connaissait à l’époque où cette structure type de l’existence s’était imposée – et qui servait de base aux plans de carrière des salariés comme aux plans de retraite conçus par leur entreprise.
Oui mais tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Aux États-Unis, en 1950, on mourait en moyenne à 68 ans, contre 79 ans en 2026. Résultat : 60 millions d’Américains ont plus de 65 ans, soit une population à peu près égale à celles de l’Espagne et du Portugal réunis. Sur le plan mondial, on constate la même tendance : une personne sur cinq dans le monde (soit 2,1 milliards d’habitants) aura plus de 60 ans en 2050. On sait déjà que le Japon compte un tiers de sa population dans cette classe d’âge, et que 60 autres pays afficheront le même type de statistiques d’ici à 25 ans.
Nous sommes donc arrivés au point où, au terme de plus d’un siècle de progrès sociaux et scientifiques, la plupart d’entre nous resteront en vie bien plus longtemps que par le passé, et seront donc plus productifs et plus utiles à la société.
“Nous assistons à un bouleversement fondamental dans la pyramide des âges de notre civilisation’ John Rowe, professeur en politique de la santé et du vieillissement à l’Aging Center de l’Université Columbia. Un bouleversement qui touche notre façon de vieillir, mais aussi notre manière de produire de nouveaux êtres humains, puisque les taux de natalité sont en chute à peu près partout autour du globe. On sait que les niveaux de fertilité sont désormais passés sous la limite du seuil dit de “remplacement de la population” et se hissent tout juste au-dessus des deux naissances par femme dans le monde.
On parle ici d’un véritable changement de paradigme, qui soulève des questions majeures sur notre manière d’appréhender, individuellement et collectivement, ce “nouveau grand âge. Comment, par exemple, devrions-nous occuper notre temps libre ? Est-ce que la vie dite “active” devrait encore être dévolue à un nombre d’années fixé à l’avance, ou plutôt connaître une courbe évolutive tout au long de l’âge adulte ? Sans oublier une autre question cruciale, dans un contexte généralisé de crise du logement : où allons-nous tous bien pouvoir habiter ?
“Il nous faut repenser et reconcevoir notre société”, poursuit John Rowe, qui siège par ailleurs à la MacArthur Foundation Research Network on an Aging Society. “Parce que nos institutions premières – l’éducation, l’emploi, la retraite – ne sont plus faites pour soutenir une population qui bientôt affichera la distribution des âges annoncée par les scientifiques. Nous avons besoin d’une refonte totale.”
John Rowe fait partie d’une palette toujours plus fournie d’experts qui cherchent à comprendre précisément comment cette refonte pourrait avoir lieu. Pour commencer, ils proposent de reconsidérer les seniors non comme un fardeau, mais comme une source inexploitée de talent, d’expérience et de ciment social. Il s’agit aussi pour eux d’envisager de façon plus créative et plus flexible le chemin en trois étapes de la vie humaine, afin qu’il n’ait plus à suivre son séquençage si familier – apprentissage-travail-retraite. Ils suggèrent de lui substituer un temps de vie où l’apprentissage et le travail seraient comme vaporisés ou distillés tout au long de nos existences, plutôt que circonscrits à des périodes définies, c’est-à-dire respectivement leur début et leur milieu, et de ne plus reléguer le temps des loisirs et de l’oisiveté au seul troisième âge.
“La vie en trois étapes, C’est terminé”, affirme Martha Deevy, directrice associée du Stanford Center on Longevity. Et la méthode la plus rapide pour redessiner celle-ci, avance-t-elle, c’est d’étendre la durée de l’éducation.
Le temps d’apprendre, selon ce nouveau mode de pensée, devrait se déployer en continu au cours de la vie -pas seulement durant l’enfance et le début de l’âge adulte. Mais pour ce faire, il ne suffira pas d’ouvrir les portes des universités à quelques octogénaires ou nonagénaires. Pour réellement refondre l’éducation, les seniors doivent devenir une part intégrante de l’écosystème social et académique des universités.
C’est ce qui se passe actuellement à l’Arizona State University (ASU), qui accueille la première “résidence universitaire du troisième âge” des États-Unis, où les personnes âgées vivent sur le campus, dans un immeuble de 20 étages qui rappelle à la fois un Ehpad et un Crous.
Retrouvez l’intégralité de l’article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque.





