Impossible d’ignorer le phénomène du sans alcool, avec une tendance lourde pour le 0.0% qui révolutionne doucement le monde du vin et des spiritueux.

Impossible d’ignorer la lame de fond qui bouleverse, doucement mais sûrement, le monde du vin, des spiritueux, et rebat les cartes de la convivialité. Si le marché du sans-alcool devrait atteindre près de 2000 milliards de dollars en 2029, personne n’aurait prédit un tel phénomène il y a encore 10 ans : “La crise sanitaire a incontestablement accéléré beaucoup de choses en cours, et notamment la désociabilisation, qui n’est pas étrangère à la baisse de consommation d’alcool”, constate le sociologue et auteur Ludovic Gaussot*. “A cela, on pourrait ajouter la montée du féminisme, qui ravive les associations établies entre l’alcool et les violences faites aux femmes, et sans aucun doute l’explosion des réseaux sociaux, qui n’ont jamais autant valorisé l’importance de prendre soin de soi. Et qui s’inscrivent dans cette logique de ne plus faire du vin en particulier un psychotrope national.” Pour preuve, l’édition 2026 du Wine Paris – l’un des rendez-vous mondiaux du vin et des spiritueux -, qui a consacré un pavillon entier (64 exposants au lieu d’une dizaine il y a deux ans) à ce que ses fondateurs jugent comme l’un des leviers les plus dynamiques du secteur, avec une croissance annuelle estimée à + 10% à l’horizon 2028.

C’est aussi à la faveur du Dry January, ce défi de 31 jours emprunté aux Anglo-Saxons, que les mentalités ont évolué. Outre un regain d’énergie, un sommeil plus réparateur pour ceux qui ont adopté le rituel de début d’année, “les injonctions esthétiques et de performance poussent à revoir ses habitudes de consommation”, rappelle Ludovic Gaussot. L’incompatibilité de l’alcool s’accorde avec des rythmes de vie de plus en plus soutenus et des routines sportives qui, elles aussi, gagnent du terrain… La détox d’après-fête s’est transformée en prise de conscience. Voire en art de vivre, les réseaux sociaux regorgeant d’images de soirées glamours initiées par French Bloom, l’enseigne pionnière du genre. L’une des signatures de ses fondatrices, Maggie Frerejean-Taittinger et le mannequin Constance Jablonski ? Doper la cote glamour du “0.0 % et peu de calories” à grand renfort de codes empruntés aux maisons de champagne, avec un marketing soigné, la légitimité d’un nom et un réseau de distribution ultra-sélectif. “L’idée a germé en 2018, quand nous habitions encore New York et que Maggie attendait ses jumeaux, raconte Constance Jablonski. Une ville très mondaine, festive, où personne ne prend ses repas à la maison et où tout le monde termine facilement un verre à la main. Quant à moi, je rentrais dans les dernières années de ma vingtaine, et concilier ce rythme de soirée avec les impératifs du mannequinat, qui exige beaucoup de déplacements et d’être fraîche devant l’objectif, était devenu de plus en antinomique”, confie l’entrepreneure. Pas convaincues par ce qu’elles goûtent alors -trop de sucre, pas de valeur gustative – elles lancent leur première cuvée en 2019 (qui en est à sa V10), sans sucre ajouté ni sulfites après la désalcoolisation. Avec quatre références, dont un Brut et même un Vintage, la marque à succès poursuit son développement avec le rachat d’un domaine dans le Limoux, et devient aujourd’hui le premier du genre, 100% sans alcool. “Outre le fait de maîtriser toutes les étapes de fabrication, on s’inscrit désormais au cœur d’un terroir”, revendique la mannequin française. Une petite révolution dans le milieu.

D’abord sceptiques, les vignerons sont de plus en plus nombreux à embrasser cette nouvelle dynamique, bien décidés à prendre leur part d’un marché qu’ils n’auraient jamais approché avec des vins traditionnels. Et avec, pour certains, de nouvelles exigences : celle d’offrir une alternative plus naturelle à la désalcoolisation, par exemple, bien souvent suivie d’ajouts pour stabiliser le vin et renforcer son profil organoleptique. C’est le cas du Domaine des Grottes qui, avec ses assemblages sans fermentation, délivre une belle complexité, au point qu’on les retrouve jusque sur les tables étoilées. Ou de Villa Noria, avec sa gamme Levin 0%, travaillée à partir d’une fermentation à base d’un levain “maison”. Et si Florestan de Rouvray produit un effervescent à partir de raisins muscats fermentés (autrement dit, un jus de raisin), lui aussi emprunte l’esthétique des nobles millésimes de rosés avec bouteille joufflue et étiquette chic à la clé.

 

* Auteur de Modération et sobriété. Études sur les usages sociaux de l’alcool (2004, L’Harmattan)

 

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