En pleine guerre civile en Syrie, Lafarge négociait avec l’État islamique. L’entreprise française et huit de ses anciens responsables ont été reconnus coupables ce lundi 13 avril par le tribunal de Paris de financement en 2013 et 2014 de terrorisme. Le cimentier et ses responsables sont condamnés pour avoir payé des groupes djihadistes pour que l’une des usines du groupe continue de produire alors que la guerre en Syrie interrompait le fonctionnement des usines d’autres entreprises implantées dans le pays.
La société, fusionnée avec la multinationale suisse Holcim en 2014, a effectué plusieurs paiements à destination d’organisations djihadistes, dont le groupe État islamique, d’un montant d’environ 5,6 millions d’euros, a établi le tribunal correctionnel dans son jugement. À partir de l’été 2014, l’organisation classée terroriste avait instauré un proto-État en Irak ainsi qu’en Syrie où un système totalitaire a été mis en place. Le tribunal correctionnel a souligné que ce versement avait permis à l’État islamique de « préparer des attentats terroristes », notamment la série d’attentats du mercredi 7 au vendredi 9 janvier 2015 en Île-de-France.
Des « rackets » démentis
« Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de l’EI, a été essentielle comme participant à la mainmise de l’organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l’extérieur, notamment en Europe », a expliqué la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez. L’entreprise française a engagé un « véritable partenariat commercial avec l’EI », rapporte-t-elle. Une « gravité extrême des faits », selon la présidente. Pendant ce procès, qui s’est en partie déroulé de novembre à décembre dernier, la défense a cherché à casser le narratif qui affirmait que la cimenterie de Jalabiya dans le nord de la Syrie, un récent investissement de l’entreprise durant les faits qui avait coûté quelques 680 millions d’euros, a maintenu son activité pour des raisons qui restaient purement financières, et ce, en prenant le risque que cela atteigne la sécurité d’un millier de salariés.
« C’est l’histoire d’un dérapage, d’un dévoiement qui fait que la société Lafarge, fleuron de l’industrie française, en est venue à financer des organisations terroristes, dans une seule visée : mercantile », avait fustigé le Parquet national antiterroriste (PNAT) dans ses réquisitions qui avaient lieu en décembre 2025.
Un système qui prévoyait que le versement d’argent aille d’une part à destination de financements d’intrants permettant de produire du ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane, et d’autre part, pour assurer des « paiements de sécurité » pour que les employés de la cimenterie et les marchandises puissent passer les barrages dans la région. Les prévenus ont affirmé lors de leurs interrogatoires avoir été victimes de « racket », un terme qui a été contredit par la présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez, qui, avec plusieurs messages à l’appui, fait plutôt état de « négociations » et d’« accords » entre les partis.
1 125 millions d’euros d’amendes et 30 millions d’euros confisqués
Bruno Pescheux, l’un des protagonistes du dossier, ancien directeur de la filiale syrienne de Lafarge de 2008 à l’été 2014, avait notamment défendu qu’au sein du groupe, « il y avait cette conviction » que la guerre dans la région « n’allait pas durer », ajoutant que dans ce dossier, « si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises ». Une crise, qui « était un tunnel », affirme-t-il toutefois. « Tout le monde nous disait que cette crise serait courte, qu’on allait voir la lumière. Mais en fait, la lumière n’est jamais venue », a expliqué l’ancien directeur. Les deux procureures du Pnat soulignaient lors de l’audience que « l’absence totale d’adhésion à l’idéologie jihadiste » des prévenus. Elles notaient cependant l’« absence de reconnaissance » et de « regrets » sur les faits.
Les procureures en question ont dans la finalité de ce procès requis à l’encontre de la société Lafarge une amende maximale de 1 125 millions d’euros en plus d’une confiscation partielle du patrimoine de l’entreprise qui représenterait en tout environ 30 millions d’euros. Face à l’ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, qui nie obstinément avoir été au courant de versements illicites, le parquet a requis six ans d’emprisonnement contre lui, avec mandat de dépôt différé mais sans exécution provisoire. Le Pnat estime notamment que celui qui a co-présidé la fusion de Holcim-Lafarge, Bruno Lafont, était informé des transactions financières et qu’il a « donné des directives claires » pour maintenir l’activité de l’usine, « un choix purement économique, ahurissant de cynisme » selon le parquet antiterroriste.
« Deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire »
« On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l’usine si nous étions partis ? », défendait en interrogatoire l’ancien directeur général adjoint, Christian Herrault, actuellement président du conseil d’administration de l’École nationale supérieure des techniques industrielles et des mines de Nantes. Selon ce dernier, l’entreprise française « avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire ». En analysant des échanges de mails, des comptes rendus de réunion ou encore les relevés bancaires, le tribunal a pu déterminer l’engrenage des paiements de Lafarge via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes État islamique (EI) et Jabhat al-Nosra. Pour le Pnat, les versements aux groupes terroristes ont atteint au minimum 4,7 millions d’euros.
Malgré les millions d’euros versés à l’État islamique (EI), la cimenterie de Jalabiya a finalement été évacuée par Lafarge dans l’urgence et l’impréparation le jeudi 18 septembre 2014 face à l’avancée de l’organisation djihadiste. Le lendemain du départ, elle tombe aux mains de l’EI. Dans ce dossier, les victimes des attentats du 13 novembre 2015 se sont constituées parties civiles, voyant dans cette affaire précise l’un des « rouages » des attentats qui ont ensanglanté la France pendant plusieurs années.




