Santé publique France défend coûte que coûte sa décentralisation de l’État. Un collectif de syndicats et les agents de Santé publique France (SPF) ont annoncé ce mardi 7 avril une « mobilisation » aux abords de l’Assemblée nationale dans l’après-midi pour contester le « recentrage stratégique » de l’agence. Les salariés des agences de santé publique dénoncent un « projet de démantèlement » de l’agence sanitaire qui risque d’après eux de provoquer « une perte de confiance dans les messages de prévention » auprès des citoyens. Ils pointent également des « décisions concernant la santé de toutes et tous » au gré des « idéologies et injonctions politiques de court terme ». Un projet de réorganisation a été validé par le gouvernement, qui devrait confier les campagnes de communication de santé publique au ministère de la Santé.
L’agence SPF a été créée en 2016 afin de rassembler plusieurs structures dans le domaine de la santé avec pour objectif de surveiller l’état de santé de la population, de lancer d’éventuelles alertes, de prévenir les risques et de soutenir les campagnes de santé publique. L’agence est à l’origine née d’une fusion entre plusieurs organismes publics : l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) et le service d’addictions Adalis en 2014.
La fusion en une entité sanitaire visait à créer, tout comme aux États-Unis ou en Angleterre, un établissement regroupant l’ensemble des missions de prévention et de promotion de la santé, d’alertes et de surveillance.
« Renforcer la capacité de décision » de l’État
À la fin du mois de janvier cette année, le gouvernement a décidé d’un « recentrage stratégique » de Santé publique France, a révélé France Inter. Une information qui a été confirmée pendant une réunion interministérielle par Sébastien Lecornu. Le cabinet de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, prévoit deux axes principaux de réforme selon l’AFP : « la gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire » dépendant du ministère de la Santé permettant de « raccourcir la chaîne de commandement » et de « renforcer la capacité de décision », explique le ministère de la Santé. Le second axe prévoit que les campagnes nationales de communication dans le domaine de la santé publique soient « transférées » au ministère en question et à la Caisse nationale d’assurance maladie « début 2027 ».
Selon le cabinet de la ministre de la Santé, cette réforme permettrait d’endiguer la « multiplication des porteurs de campagnes » qui peut, selon l’entourage de la ministre, « brouiller la lisibilité de la parole publique en santé ». Le cabinet rejette par ailleurs l’idée que cette réforme soit portée dans le but de faire des « économies », malgré des propos tenus par la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, en avril dernier. La ministre avait affirmé que l’État allait « faire du ménage dans son organisation » en espérant engager dans le cadre de l’élaboration du budget 2026 la suppression ou la fusion d’un tiers des opérateurs et agences de l’État, relatait Public Sénat. Cette réorganisation devait permettre une diminution de l’emploi public dans les organismes concernés qui regroupent 180 000 selon les chiffres de l’époque. Le gouvernement visait à l’horizon 2027 une réduction de « 2 à 3 milliards » d’euros dans les dépenses opérateurs et agences. Sur leur budget total, cela équivalait à 3,1 % à 4,7 %.
Un risque de « censure » dans des campagnes de prévention
« Cette décision […] a surpris par son caractère soudain, son contenu et l’absence d’explications claires ou de fondements solides, au-delà d’une prétendue rationalisation de l’action publique, qui reste à démontrer », ont noté la Société française de santé publique (SFSP) et un collectif de 350 acteurs de santé publique dans une tribune publiée dans Le Monde dimanche 15 février dernier. En janvier 2026, dans un communiqué, la société française de santé publique explique que « dans de nombreux contextes internationaux, l’affaiblissement du rôle des agences scientifiques indépendantes a conduit à […] une perte de confiance durable des citoyens dans la parole publique ». Affaiblissement qui, selon la SFSP, « conduit à une reconfiguration des processus de décision en santé, à une mise en concurrence des savoirs avec des convictions […] la France ne peut ignorer ces enseignements ». Son « efficacité » reposerait donc sur la « distance méthodologique vis-à-vis des agendas politiques de court terme » de « la prévention et de la promotion de la santé », selon elle.
D’autant plus que l’agence est « dans le giron de l’État mais, scientifiquement, elle a une expertise indépendante », insiste le docteur François Bourdillon auprès de l’AFP. Le spécialiste de santé publique craint un « démantèlement » de cette agence qu’il a lui-même créée et dirigée jusqu’en 2019. Le député écologique Hendrik Davi, par ailleurs administrateur de SPF, redoute comme des professionnels de la santé « un risque majeur de censure sur des campagnes pourtant essentielles : tabac, alcool, drogues, pollution, santé sexuelle… » tandis que pour le professeur et nutritionniste français Serge Hercberg, « ni l’idéologie politique ni les intérêts économiques ne doivent prévaloir sur la science », indique-t-il à France Info.
« Une menace pour la santé » des Français
Plusieurs syndicats de Santé publique France, parmi lesquels la CGT, l’Unsa, le Syndicat national autonome du personnel des agences sanitaires ainsi que le collectif d’agents « Santé en danger », ont appelé à la grève dans un communiqué commun et réclament un « abandon pur et simple de ce projet ». Ils jugent que la décision a été prise « sans débat transparent, contradictoire et fondé sur l’expertise scientifique » et « de manière unilatérale, en toute opacité », ajoutant qu’« après l’annulation de campagnes de prévention sur l’alcool, le rejet par l’Assemblée nationale du projet de loi visant à rendre l’affichage du Nutri-Score obligatoire, le blocage de la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, cette décision affaiblit encore la santé publique et la prévention, en ouvrant le champ à la pression des agendas politiques et des lobbies ». Les agents de santé publique craignent que « les sujets de santé sensibles tels que la santé sexuelle, les addictions » soient passés « sous silence ».
Dans leur communiqué, les salariés de SPF rappellent que « les agences sanitaires ont été créées à la suite de scandales sanitaires pour être des structures indépendantes du pouvoir politique, transparentes et collégiales ». Selon eux, SPF « a démontré son efficacité » au fil des années. Son « affaiblissement […] est une menace sans précédent pour la santé de la population », alertent-ils.




