Des tirs de mortiers d’artifice ont été signalés devant le lycée Pierre-Brossolette de Villeurbanne, avant l’évacuation de l’établissement. À Bordeaux, plus d’une centaine d’élèves se sont rassemblés devant le lycée Montaigne. Les cortèges n’avaient pas encore quitté leur point de départ que la mobilisation de ce 5 novembre affichait déjà ses premières tensions. Dans le Rhône, une source sécuritaire précise : « Il y avait très peu d’élèves » ; les cours se poursuivent à distance.
Derrière ces images, une journée de grève interprofessionnelle construite autour d’un mot d’ordre : les salaires. Le renseignement territorial attend entre 500 000 et 700 000 manifestants hors Paris, et jusqu’à 80 000 dans la capitale. Le 17 octobre, le ministère de l’Intérieur en avait recensé 550 000 ; le 24, 410 000, là où la CGT en revendiquait près de 800 000. Cette fois, la quasi-totalité des syndicats appelle à se mobiliser, rejoints par lycéens, étudiants, retraités et par la coordination des « gilets jaunes », qui espère un « 5 novembre du peuple ».
Après le 17 octobre, la hantise du pillage
Dix-neuf jours plus tôt, la mobilisation contre la vie chère avait dégénéré : pillages, incendies, attaques contre des bâtiments publics dans plusieurs villes, de Marseille à Paris. Laurent Nuñez avait annoncé dès le lendemain plus de 1 800 interpellations, puis reconnu une « perte de contrôle » des forces de l’ordre dans certaines grandes villes. Sa démission, présentée à Emmanuel Macron, a été refusée le 19 octobre. Le samedi suivant, le bilan est resté lourd (près de 1 000 interpellations, contre 385 à la même heure sept jours plus tôt), mais le ministre a jugé que « les cortèges se sont bien passés ». Ce 5 novembre, l’exécutif ne veut pas rejouer la scène. 70 000 policiers et gendarmes sont mobilisés, avec la promesse d’« une réponse d’une extrême fermeté » aux débordements.
Le bras de fer s’est d’abord joué sur la carte. À Paris, la préfecture de police a rejeté, ce 4 novembre au soir, le tracé Bastille-Concorde proposé par l’intersyndicale ; le tribunal administratif a validé cette décision, et le cortège ira de République à Nation. À Toulouse, le juge des référés a lui aussi donné raison au préfet, en citant les violences des 17, 24 et 31 octobre ; les syndicats comptent malgré tout partir de la place Saint-Cyprien. Au total, plus de 220 actions de voie publique sont attendues. « Une manifestation, elle est faite pour être visible, elle n’est pas faite pour être cachée dans un recoin », s’agace Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, qui déplore n’avoir obtenu une réponse de la préfecture que la veille du défilé. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, condamne les dégradations qui « nuisent aux mobilisations », tout en reprochant au gouvernement une indignation « à géométrie variable ».
Smic, lycées, écoles privées : une colère à plusieurs voix
Sur le fond, les syndicats ne jouent pas tout à fait la même partition. La CGT réclame une hausse de 10 % du Smic et l’indexation des salaires sur l’inflation, et juge insuffisante la piste d’un « coup de pouce » de 0,5 à 0,6 point évoquée par le gouvernement. La CFDT demande 100 euros nets de plus par mois sur le Smic et des négociations dans les branches, où beaucoup de grilles ont été rattrapées par le salaire minimum. La CFTC, qui n’a pas signé le communiqué de l’intersyndicale, plaide pour une hausse totale de 2 % dès décembre. Aucun « coup de pouce » exceptionnel au Smic, au-delà de l’indexation légale sur l’inflation, n’a été décidé depuis 2012.
L’école cristallise plusieurs colères à la fois. Le ministère de l’Éducation nationale recensait 19,14 % de grévistes dans le premier degré public. Pour la première fois, tous les syndicats de l’enseignement privé sous contrat appellent à la grève. Ils contestent notamment un amendement de La France insoumise, adopté en commission des finances, qui propose une hausse de 20 % de la rémunération des enseignants en gageant 8,3 milliards d’euros sur les crédits du privé. Ses auteurs demandent toutefois au gouvernement de lever ce gage budgétaire. Dans les lycées, Luna, 17 ans, confie à l’AFP à Strasbourg : « On veut du chauffage qui marche, on se les gèle en ce moment. » Côté transports, la SNCF annonce un trafic perturbé sur de nombreuses lignes régionales et franciliennes ; la RATP, un trafic normal, RER B excepté.
Reste le terrain politique, à six mois de la présidentielle. Les députés ont rejeté, ce 4 novembre au soir, à l’unanimité, le volet recettes du budget, un scénario que le ministre chargé des Relations avec le Parlement, Laurent Panifous, dit identique à celui de l’an dernier. Il reconnaît que les mesures annoncées pour les lycéens (réforme de Parcoursup, créations de postes d’enseignants, indexation des bourses) ne figurent pas encore dans le texte initial et assure qu’il faudra les y ajouter, par amendements ou dans un projet de loi. Le patron du syndicat Les Entrepreneurs, Amir Reza-Tofighi, se dit « inquiet » pour les commerçants, tout en affirmant comprendre les revendications. Le texte initial du gouvernement est transmis au Sénat sans ces mesures. Les syndicats, eux, n’ont pas encore dit s’il y aurait un après-5 novembre.




