À l’occasion d’une conférence consacrée aux élections de mi-mandat américaines, Jeremy Ghez, professeur d’économie et d’affaires internationales à HEC Paris et co-directeur du Centre de géopolitique de l’établissement, analyse les enjeux de ce scrutin. Spécialiste de la politique américaine et de l’économie des États-Unis, il revient sur les conséquences possibles d’une victoire démocrate, les limites d’une éventuelle procédure de destitution et l’avenir du mouvement MAGA. Pour lui, ces élections pourraient surtout éclairer les rapports de force qui façonneront l’après-Trump.
En quoi ces midterms peuvent-elles marquer un tournant dans la présidence de Donald Trump ?
C’est surtout une échéance qui pose la question de l’après-Trump. Que pourrait-il se passer après un président qui a autant marqué son pays et sa vie politique ? Plusieurs scénarios sont possibles : quelle stratégie le Parti démocrate va-t-il adopter ? À quoi ressemblera le Parti républicain après Trump ? Il reste beaucoup d’incertitudes. Mais, traditionnellement, les élections de mi-mandat permettent aussi de mettre une nouvelle pression sur le parti au pouvoir.
Pourquoi le pouvoir d’achat est-il devenu un enjeu aussi décisif dans cette campagne ?
Il l’a toujours été. En 1992, l’un des conseillers de Bill Clinton avait prononcé une formule devenue célèbre : « It’s the economy, stupid ! » (« C’est l’économie, idiot ! »). Elle résume une règle fondamentale de la politique américaine : au bout du compte, une échéance électorale dépend largement de l’état de l’économie, qui reste un déterminant majeur du vote. Ce qui est intéressant, c’est que l’économie peut jouer dans les deux sens. Pour les démocrates, elle peut être une raison de voter contre les républicains. Mais, pour certains électeurs républicains, elle peut aussi justifier de maintenir leur confiance dans le parti, faute de faire davantage confiance aux démocrates sur ce terrain.
Le mécontentement économique est tel qu’une majorité d’Américains pourrait finalement préférer des candidats démocrates.
Donald Trump a multiplié les déplacements pour soutenir les candidats républicains et promet même 5 000 dollars aux citoyens américains adultes si son parti conserve les deux chambres du Congrès. Cette stratégie peut-elle convaincre les électeurs déçus par son bilan économique ?
C’est du Trump tout craché. Mais est-ce que cela va convaincre les Américains ? Les dernières projections laissent penser que non. Le mécontentement économique est tel qu’une majorité d’Américains pourrait finalement préférer des candidats démocrates.
Si les démocrates reprennent les deux chambres, quelles conséquences concrètes cela aurait-il sur la capacité de Donald Trump à gouverner ?
S’ils parviennent à reprendre le contrôle des deux chambres, on peut s’attendre à ce que les démocrates cherchent à prendre leur revanche, en multipliant les commissions d’enquête et en rendant la vie de l’administration Trump extrêmement difficile. Mais le premier mandat de Donald Trump nous a aussi appris une chose : pour provoquer un véritable changement politique, il faut non pas seulement une majorité, mais une supermajorité au Congrès. Or, les démocrates ne l’ont pas et ne l’auront pas, quels que soient les résultats des midterms. Une revanche démocrate, on s’y attend, mais sera-t-elle réellement constructive ? On peut en douter.
NDLR : une majorité simple permet déjà de voter des textes et de contrôler les commissions d’enquête. En revanche, pour imposer une loi malgré un veto présidentiel, une majorité des deux tiers des membres votants est nécessaire dans chacune des deux chambres.
Une victoire démocrate pourrait-elle ouvrir la voie à une procédure d’impeachment contre Donald Trump, puis à sa destitution ?
C’est l’une des leçons de son premier mandat : une telle procédure a très peu de chances d’aboutir. Il faut 67 voix au Sénat (si les 100 sénateurs sont présents, NDLR) pour destituer le président. Même les estimations les plus favorables aux démocrates ne leur accordent qu’environ 54 sièges. Il manquerait donc encore plus d’une dizaine de voix républicaines. D’autant qu’il n’existe pas de force unificatrice derrière le Parti démocrate, ni de figure capable de rassembler ses différentes composantes et de dicter l’agenda. Cela révèle aussi sa difficulté à agir comme une véritable force d’opposition. Toute procédure contre Donald Trump risque donc de tomber à l’eau.
NDLR : l’impeachment désigne la mise en accusation, votée à la majorité simple par la Chambre des représentants. La destitution nécessite ensuite une condamnation par les deux tiers des sénateurs présents.
Donald Trump a déjà contesté les résultats de la présidentielle de 2020. S’il rejette cette fois ceux des midterms, quels recours pourrait-il engager ?
Les recours existent, État par État. Républicains comme démocrates auront probablement des avocats sur le terrain pour contester certains résultats, dès la fermeture des bureaux de vote, voire avant. Politiquement, Donald Trump va probablement crier au scandale : c’est à la fois un cri de ralliement pour ses troupes et une manière de continuer à exister. Mais je ne crois pas en un scénario où il est en mesure de modifier l’issue du scrutin par ce biais.
Le candidat républicain capable de renoncer du jour au lendemain à l’héritage de Donald Trump n’est pas né
Même en cas de défaite, Donald Trump peut-il rester le véritable chef du Parti républicain ?
Ce sera difficile à remettre en cause. La coalition MAGA représente aujourd’hui entre 25 et 33 % de l’électorat. Même avec une cote de popularité historiquement basse, Donald Trump conserve une base électorale importante. Une partie des électeurs ne l’apprécie pas forcément, mais lui fait davantage confiance qu’aux démocrates sur le plan économique. Le candidat républicain capable de renoncer du jour au lendemain à l’héritage de Donald Trump n’est pas né. Donald Trump devrait donc continuer à peser sur le parti.
Le pape Léon XIV s’est opposé à plusieurs reprises à Donald Trump, notamment sur l’immigration et la guerre en Iran. Quel poids ses prises de position peuvent-elles avoir sur les électeurs américains ?
Le pape est une figure d’autorité, et cela peut inquiéter la Maison-Blanche. Il dispose aussi d’un réseau suffisamment puissant aux États-Unis pour faire entendre sa voix. Ce premier pape américain pourrait ainsi jouer un rôle inédit dans la vie politique intérieure des États-Unis. Les contre-pouvoirs n’ont pas disparu, mais ils commencent à bouger. C’est fascinant, mais aussi inquiétant, car nous entrons dans une période où les équilibres politiques deviennent particulièrement difficiles à prévoir.
Enfin, ces élections peuvent-elles faire émerger de nouvelles figures politiques et lancer la course à la présidentielle de 2028 ?
James Talarico, au Texas, attire déjà l’attention. Un succès pourrait lui donner des ailes. Reste à savoir s’il pourrait réconcilier l’ensemble du parti. Du côté républicain, tout dépendra aussi de l’ampleur d’une éventuelle défaite. Si elle reste limitée, J. D. Vance pourrait malgré tout revendiquer une forme de victoire et tenter de prendre ses distances avec Trump sans renier complètement son héritage. Mais il va falloir attendre quelques jours que la poussière retombe pour voir qui aura l’avantage dans ce rapport de force.




