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Route du Rhum : Romain Pilliard, le skipper qui recycle tout, même l’espoir

Romain Pilliard Route du Rhum Use it Again @JMLIOT
Romain Pilliard Route du Rhum Use it Again @JMLIOT
Percuté par Violette Dorange peu après le départ de la Route du Rhum, Romain Pilliard tente de reprendre la mer grâce à un élan de solidarité. Engagé sur un trimaran restauré, ce navigateur expérimenté se sert de la transatlantique en solitaire pour défendre l'économie circulaire.

Une habitante vient d’apporter un repas fait maison à l’équipe. Romain Pilliard interrompt notre conversation pour la remercier. À Roscoff (Finistère), où son trimaran endommagé est en réparation, les journées s’étirent et les nuits sont courtes. Depuis sa collision avec Violette Dorange, peu après le départ de la Route du Rhum, techniciens, bénévoles et inconnus affluent. Certains donnent de leur temps, d’autres contribuent à la cagnotte ouverte sur la plateforme de financement participatif Ulule pour réparer le bateau. D’autres encore veillent à ce que ceux qui travaillent tard aient de quoi manger.

« Les gens s’occupent de nous, de l’équipe qui travaille très tard le soir. C’est quand même sympa !» , reprend-il, touché.

Il espérait faire parler de lui sur l’Atlantique. Le voilà immobilisé à quai, au centre d’une mobilisation qui dépasse le cercle des passionnés de voile. Romain Pilliard, 51 ans, aime la compétition, les défis et la vitesse, mais il ne dispose ni des budgets ni des équipes des grandes écuries professionnelles. Et s’il court, c’est d’abord pour défendre l’économie circulaire. Depuis dix ans, il en fait la démonstration à bord d’un bateau promis à l’oubli.

Créée en 1978, la Route du Rhum relie tous les quatre ans Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Le 1er novembre, 115 navigateurs ont pris le départ de cette édition;  répartis en six catégories, des trimarans Ultim aux Class40 en passant par les bateaux historiques. Professionnels et amateurs s’y côtoient, avec des budgets sans commune mesure.

Romain Pilliard court en Vintage Multi, la catégorie des multicoques historiques. Pour sa troisième participation, il compte bien jouer sa carte, tout en profitant de la course pour promouvoir le réemploi.

Le 1er novembre, deux heures après le départ, au large de Bréhat, son trimaran Use It Again est entré en collision avec l’Imoca Initiatives-Cœur de Violette Dorange, 25 ans, révélée au grand public lors du Vendée Globe. Le foil tribord du monocoque a heurté le flotteur du trimaran. Les deux bateaux ont subi d’importants dégâts, et le jury de la course examine les circonstances de l’accident.

Violette Dorange a depuis annoncé son abandon, les dommages structurels de son bateau étant trop importants. Romain Pilliard, lui, espère toujours repartir. « Dimanche matin », avance-t-il, prudent. Encore faut-il réparer, trouver des pièces et réunir des fonds.

Une tristesse sans rancœur

Sur les réseaux sociaux, Violette Dorange, très suivie depuis son Vendée Globe, a essuyé des attaques sexistes et misogynes après la collision. Romain Pilliard, dont la course est pourtant compromise, a tenu à la défendre. « C’est une jeune femme exceptionnelle qui a fait des choses incroyables. Ces messages sont absolument inadmissibles. Que ce soit un homme ou une femme, on s’en fiche complètement, ce n’est pas le sujet. »

Sur l’accident, il maintient avoir correctement manœuvré et n’exclut pas une erreur de sa concurrente, en attendant les conclusions du jury. Mais il sépare la question sportive du flot de commentaires. « Quand bien même le verdict serait en ma faveur, on fait tous des erreurs dans la vie. Là, l’erreur coûte cher. Pour moi, c’est une déception immense. Mais je ne lui en veux pas personnellement. Je suis désespéré de cette situation. »

Initiatives-Cœur bénéficie de plusieurs sponsors et d’une équipe professionnelle, quand Pilliard doit composer avec un budget plus modeste. Il refuse pourtant d’opposer les deux projets. « Ils portent une noble cause, donc c’est top leur projet. Moi, je l’adore depuis le début. »

Un bateau qui a déjà beaucoup vécu

Romain Pilliard n’en est pas à sa première aventure. Outre ses trois Route du Rhum, il a tenté un tour du monde à l’envers, d’est en ouest, contre les vents et les courants dominants.
Son bateau a lui aussi un passé chargé. Use It Again n’est autre que l’ancien trimaran d’Ellen MacArthur, sur lequel la navigatrice britannique avait battu le record du tour du monde en solitaire en 2005. Il avait été à la pointe de la course au large avant d’être laissé à l’abandon. Pilliard a choisi de le remettre en état plutôt que d’acheter un bateau neuf.« Dès le début du projet, nous avions à cœur de donner une seconde vie à ce bateau qui était à l’état d’abandon. Il n’avait pas navigué depuis six ou huit ans. Il était en très mauvais état. Grâce à nous, il navigue de nouveau. »
Le navigateur ne prend pas le départ pour faire de la figuration, mais la performance reste pour lui un moyen plus qu’une fin.
« Pourquoi je fais des courses ? Ce n’est pas un objectif sportif, le projet, c’est un objectif sociétal d’engagement. Il s’agit de pousser les gens à changer, à entrer en économie circulaire, à être plus raisonnables sur leur consommation de ressources. »

À bord, même les voiles ont déjà servi. Il espère qu’elles connaîtront une troisième, voire une quatrième vie.« Mon bateau, c’est un outil de sensibilisation. Un outil pour montrer qu’on peut faire différemment et qu’on doit faire différemment. »
Son message vise aussi les industriels, les entreprises et les consommateurs : « On ne sait plus quoi faire de tout ce qui est utilisé, de ce qui arrive soi-disant en fin de vie. Alors qu’on peut faire encore beaucoup de choses. Il y a des solutions. »

 

Des sponsors pour gagner, mais aussi pour agir

Dans la course au large, le sponsoring ne se limite plus à un logo sur une voile. De plus en plus d’entreprises associent leur investissement sportif à une cause sociale ou environnementale, alors même que le coût des campagnes ne cesse d’augmenter.

Initiatives-Cœur en est l’un des exemples les plus connus. Depuis 2009, le projet finance, avec Mécénat Chirurgie Cardiaque, l’opération d’enfants atteints de malformations cardiaques. D’autres équipes mettent la notoriété de leur skipper au service de l’insertion sociale ou de la protection des océans.
Chez Romain Pilliard, l’engagement ne s’affiche pas seulement sur la coque : il se retrouve dans les choix techniques, du bateau restauré aux voiles réemployées. Sans sponsor titre, le navigateur s’appuie sur plusieurs mécènes et sur le financement participatif. « J’ai pas mal de mécènes, dont RTE, qui m’ont permis de partir », explique-t-il. Ce montage suffit pour prendre le départ, mais laisse peu de marge en cas d’imprévu, comme la collision vient de le montrer.

Le père et le fils

Romain et Titouan Pilliard Route du Rhum Use it Again @JMLIOT
Romain et Titouan Pilliard Route du Rhum Use it Again @JMLIOT

Cette Route du Rhum devait aussi être une affaire de famille. Pour la première fois, Romain Pilliard s’est élancé en même temps que son fils Titouan, 20 ans, benjamin de la course, dans une autre catégorie.

Titouan dispute sa première transatlantique en solitaire sur Use It Again for Youth, un monocoque lui aussi rénové. Pendant que son père répare à Roscoff, le jeune skipper doit gérer une importante voie d’eau. « Il a eu une grosse voie d’eau la nuit dernière. C’est un peu compliqué, mais il a l’air de gérer. Il bosse dessus à fond. Je ne suis pas trop inquiet, mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps ! » Le père suit aussi avec curiosité la façon dont son fils raconte sa course sur les réseaux sociaux.
« Titouan fait les choses différemment. Sa communication est très naturelle, très fraîche. Il parle aux gens comme s’il parlait à ses potes. Les gens apprécient beaucoup. »

Il se réjouit de voir les jeunes s’engager, sans leur attribuer le monopole des convictions écologiques. « Il y a des moins jeunes comme nous qui nous engageons, et des jeunes comme lui qui s’engagent. Ce n’est pas forcément générationnel. Ce qui est chouette, c’est de voir qu’il y en a qui s’engagent encore. »
Selon lui, le projet Use It Again for Youth rassemble 80 jeunes ambassadeurs dans dix pays. Ils interviennent dans les écoles et les universités sur l’économie circulaire et la protection des océans.

Des dons, du temps et de la solidarité

À Roscoff, les réparations se poursuivent. Il faut des matériaux, des bras et surtout de l’argent. Au moment de notre entretien, la cagnotte Ulule approche les 50 000 euros. Pas encore assez. « Ce sont de gros montants. Une partie des réparations se fera maintenant, une autre après la course, au retour en métropole. Si je veux repartir en course, et pas dans deux mois, il faut passer par là. » Le navigateur se dit surpris par l’afflux de dons, conscient des difficultés que traversent de nombreux Français. « Les Français souffrent, clairement. C’est compliqué en ce moment. Nous, on n’est pas dans notre petite bulle à faire notre truc de transat. Tout est lié : le climat, l’environnement, comment vivent les gens. »

Il attribue cet élan moins à sa mésaventure qu’à la constance de son engagement. « Beaucoup de gens ont un ras-le-bol des discours des uns et des autres, des politiques, de tout ça. Le fait d’être dans l’action, de montrer que nous sommes engagés depuis dix ans, que nous avons de petits budgets et que nous faisons des choses assez incroyables, je pense que ça touche les gens. » Il ne prétend pas changer le monde seul. « On n’est pas des influenceurs avec un million de followers. On avance avec honnêteté. »
Dimanche matin, si tout va bien, Use It Again quittera Roscoff, sans garantie de rallier la Guadeloupe. « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », glisse le navigateur. Pour l’heure, c’est bien l’Atlantique qu’il espère retrouver.

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