Triple champion olympique et quadruple champion d'Europe et du monde de handball, Nikola Karabatic a tout gagné. La légende du sport français se raconte dans un livre « Ma plus belle victoire », où il revient sur l’épreuve du burn-out qu’il a traversée. Rencontre aux étoiles du sport avec un homme à la fragilité décomplexée.

Fort, déterminé, infranchissable. Tous les superlatifs ont déjà été employés pour évoquer son abnégation qui a mené la France sur le toit du monde dans son sport, le handball.
Nikola Karabatic, l’un des plus grands palmarès du sport français, est passé du côté des retraités depuis les Jeux de Paris 2024.
Avec cette fin cruelle en quart de finale, de ses sixièmes et dernières olympiades, qui l’a catapulté d’une arène bouillante de 28 000 personnes à son domicile, sans transition.
« Le lendemain à 14 heures, j’étais seul sur mon canapé, ma carrière était finie. Même si je m’y étais préparé, c’est dur », se souvient-il. Mais le colosse au mètre quatre-vingt-seize a le cuir épais.

Les épreuves, il les a jusqu’ici toutes encaissées : le décès de la figure paternelle, Branko, qui lui a transmis le goût du sport et qu’il a cherché à rendre fier toute sa vie.
Sa condamnation dans l’affaire des paris, seul point noir de deux décennies au plus haut niveau. Un épisode qu’il ne renie pas mais perçoit plutôt comme « un moment charnière » et qui lui a permis de « grandir et évoluer » et préfère s’attarder sur ceux touchés, de près ou de loin, par cette affaire et qui n’ont pas eu la force ou la chance de rebondir.
Mais la seule chose qu’il n’avait pas vu venir sur sa route, c’est une douleur plus insidieuse, qui ne prévient pas, et s’attaque au corps et à la tête.

Une présumée commotion cérébrale qui cache autre chose

En 2022, à l’échauffement avant un match, il ressent des premiers signaux. « Je voyais double, le moindre bruit me gênait », se remémore-t-il. Retour au vestiaire, le terrain attendra. Les tests médicaux qu’on lui fait passer laissent présager une commotion cérébrale, sans grande conviction pour le joueur.
Les jours s’enchainent. Alors qu’il est prostré chez lui, démuni par ce mal qui le ronge « je n’avais plus de prise sur rien, j’étais cuit et mon mental jouait contre moi », l’un de ses amis, sensible aux énergies, viendra poser un diagnostic plus inattendu : la peur de l’après-carrière et une dissociation entre Nikola le handballeur et Nikola qui reste à définir.
Ce proche, qui le connaît par cœur, l’invite à « se reconnecter à quelque chose de plus grand ». Une quête spirituelle ? Les dogmes et la religion, très peu pour lui, mais une simple voie à explorer.
Les mots font mouche dans l’oreille de l’athlète, cartésien obstiné, qui a jusqu’ici toujours tenu à distance les psychologues, convaincu qu’il maîtrise sa mécanique intérieure mieux que personne.
Après tout, qu’est-ce que cela coûte ?
Le chemin de la rédemption viendra de grands espaces et d’une première balade, pleine de sens, dans la forêt de La Malmaison qui jouxte son domicile.
« C’est comme si tu te redécouvrais. J’ai compris qu’au-delà de mon corps et mon mental, il y avait tout un monde de l’émotion, une dimension énergétique et d’amour à explorer ».
Dans la foulée, il découvre la méditation, une certaine sensibilité féminine qu’il revendique, aux antipodes de l’image de toute puissance qui lui a longtemps collé à la peau : « Je m’en suis enorgueilli par moment mais parler de mes vulnérabilités m’a rendu encore plus fort », admet-il.
Le joueur se recentre, se reconnecte, s’adoucit aussi peu à peu, devient « moins colérique, moins dans le contrôle, moins paternaliste avec ma compagne, mes enfants, ma mère… ».
L’égo, indispensable au plus haut-niveau, fait lui aussi une remise à plat pour bannir « celui qui veut être meilleur que tout le monde ».
Une somme d’ingrédients qui permettent d’envisager une fin de carrière plus sereine.

21 % des athlètes en grande difficulté psychologique après Paris 2024

Sans cette piste explorée par son ami, quel aurait été le chemin pour se retrouver ?
« Bien plus long. Ce mal serait revenu car les difficultés reviennent en cycle et sont là pour nous faire travailler sur nous-même », appuie-t-il, preuve que la santé mentale des athlètes reste friable, qu’importe le pedigree, et que sans mains tendues, le risque de s’enliser est immense.
Au lendemain des Jeux de Paris 2024, seuls 37 % des athlètes bénéficiaient d’un suivi psychologique tandis que 21 % s’estimaient en grande difficulté psychologique, tiraillés entre ces très hauts et ces très bas qui jalonnent les carrières et s’impactent dans les pensées.
« C’est tellement dur de trouver la bonne personne à qui parler. Dans ma carrière, j’ai toujours refusé les psys parce que j’estimais ne pas en avoir besoin car j’avais trouvé les gens dans mon entourage à qui me confier mais c’est indispensable de parler », assène-t-il en conseil à la jeune génération qu’il souhaite aider à lever le tabou de la santé mentale.
« On est en équilibre permanent, pour être bien dans sa vie, il faut être bien mentalement. Le mental est un outil et des exercices peuvent le calmer » développe celui qui s’astreint à regarder filer ses pensées comme passent comme les nuages. Une philosophie de vie.

De cette reconnexion à soi, il garde un souvenir ému des conséquences positives sur sa vie personnelle traduites par une demande en mariage à sa compagne, Géraldine à ses côtés depuis quinze ans : « Avant, je voulais que tout soit parfait et millimétré. J’ai appris à lâcher prise, et compris que tout ne devait pas être parfait ou sous mon contrôle ».
Dans cette nouvelle vie, aux journées rythmées au gré de ses activités entrepreneuriales et celles de ses deux enfants, l’ancien capitaine des Bleus préserve une place de choix pour ses vingt minutes de méditation quotidienne, ses balades en forêt et à des lectures qui continuent de cimenter l’homme.
Des récits de chamanes, d’autres sur le soufisme, des ouvrages d’Eckhart Tolle, ou encore du maître bouddiste Thich Nhat Hanh complètent sa bibliothèque et se mêlent aux médailles et trophées, comme un savant mélange.
Nikola Karabatic va mieux mais le confesse avec l’humilité d’un sage : « je suis toujours en chemin ».