Une adolescente dominicaine de 14 ans découvre un jour que des images intimes d’elle circulent sans son consentement. Elle raconte plus tard n’avoir pas su comment réagir sur le moment. Son histoire, recueillie par l’UNICEF, illustre un phénomène que l’organisation chiffre pour la première fois à cette échelle : 20 millions d’enfants âgés de 12 à 17 ans, dans 21 pays, ont subi une forme d’exploitation ou d’atteinte sexuelle facilitée par les technologies en l’espace d’un an. Soit près d’un jeune internaute sur cinq dans les pays étudiés.
Le rapport, publié ce 3 septembre et intitulé « À hauteur d’enfant », s’appuie sur le projet Disrupting Harm, mené par l’UNICEF, ECPAT International et INTERPOL auprès de 21 000 enfants et de plus de 500 professionnels de terrain. Sa sortie en France intervient dans un contexte politique mouvant : la loi qui devait interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès le 1er septembre a été censurée par le Conseil constitutionnel le 14 août, car elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication. Emmanuel Macron a chargé le gouvernement de réécrire le texte d’ici au printemps 2027, tandis qu’une proposition de loi « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles doit être examinée par l’Assemblée nationale au début du mois d’octobre.
Les chiffres donnent le vertige. Quinze millions d’enfants ont été exposés à des contenus sexuels non désirés, neuf millions ont été sollicités pour des échanges à caractère sexuel et quatre millions ont vu leur image diffusée sans leur consentement. Ces catégories peuvent se recouper. Facebook, WhatsApp, Instagram, Snapchat et TikTok figurent parmi les principales plateformes sur lesquelles les faits ont été commis. Rien de marginal : ces applications sont largement utilisées par les adolescents.
L’auteur est souvent une personne déjà connue
Les chiffres nuancent l’image du prédateur inconnu tapi derrière un écran. Dans 57 % des cas recensés, l’auteur est un camarade, un partenaire amoureux, un ami ou encore un proche de la famille. Reste que 38 % des enfants ont rencontré leur agresseur en ligne pour la première fois. Messageries privées, faux profils, demandes de contact non sollicitées : les fonctionnalités mêmes des plateformes servent de rampe de lancement. L’UNICEF pointe aussi un phénomène moins commenté : dans neuf pays étudiés, plus d’un enfant sur quatre a subi des faits commis par un autre mineur. Une enquête de l’organisation américaine Thorn citée dans le rapport indique par ailleurs qu’environ un mineur américain sur dix dit avoir connaissance de cas dans lesquels des camarades ont utilisé une IA générative pour fabriquer des images intimes d’autres mineurs sans leur consentement.
Les enfants concernés sont aussi beaucoup plus susceptibles de faire état de pensées suicidaires ou d’automutilation : l’association observée est jusqu’à quatre fois plus forte, tandis que l’anxiété est également plus fréquente. Au Mexique et en Macédoine du Nord, l’association avec les pensées suicidaires dépasse même un facteur huit. Pourtant, plus de 40 % des victimes n’en ont jamais parlé à personne. Moins de 1 % ont demandé de l’aide à la police, à un travailleur social ou à une ligne d’assistance. La raison la plus citée : ne pas savoir vers qui se tourner.
L’IA facilite la fabrication de faux contenus sexuels
L’essor de l’IA générative accélère et simplifie la fabrication de faux contenus sexuels. Produire une image réaliste ne demande plus nécessairement de compétence technique ni de matériel coûteux : une photo anodine publiée sur un réseau social peut désormais suffire à générer un contenu sexuel. L’enfant peut devenir victime sans avoir envoyé la moindre image, sans avoir jamais échangé avec son agresseur, parfois même sans savoir que le contenu existe.
Les affaires récentes donnent la mesure du problème. En France, l’Office mineurs a interpellé 55 hommes en mai 2025, soupçonnés d’avoir échangé des contenus pédocriminels sur Telegram, après l’analyse de plus de 80 000 fichiers. En Europe, le démantèlement de la plateforme Kidflix, en mars 2025, a révélé que 1,8 million d’utilisateurs s’y étaient connectés en trois ans et que plus de 91 000 vidéos y avaient été mises en ligne. Le parquet de Paris enquête par ailleurs sur X depuis janvier 2025. Les investigations, menées avec l’appui de l’unité nationale cyber de la gendarmerie et d’Europol, ont été étendues en février 2026 à l’assistant Grok, accusé d’avoir permis la diffusion de deepfakes à caractère sexuel impliquant notamment des mineurs.
Face à ces mutations, le cadre légal avance en ordre dispersé. Bruxelles négocie toujours son règlement contre les abus sexuels en ligne, empêtré dans le débat sur le chiffrement des messageries privées. Une dérogation temporaire autorisant la détection volontaire de contenus pédocriminels a expiré début avril 2026, avant d’être rétablie en juillet jusqu’au 3 avril 2028, à l’exclusion des communications chiffrées de bout en bout. En France, l’arsenal pénal prévoit déjà jusqu’à dix ans de prison et 500 000 euros d’amende lorsque les infractions liées aux représentations pédopornographiques sont commises en bande organisée. Mais l’UNICEF insiste sur un autre levier : cesser de faire reposer la responsabilité de la protection sur les enfants eux-mêmes et contraindre les plateformes à intégrer la sécurité dès la conception de leurs services, plutôt que de la greffer après coup.





