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Quand l’outrance prend toute la place

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Le président américain Donald Trump s'adresse aux journalistes sur la pelouse sud de la Maison Blanche avant de monter à bord de Marine One à Washington, le 5 octobre 2025 Crédit photo : Universal History Archive

Paris, décembre 1896. Au Théâtre de l’Œuvre, la salle s’échauffe. Sur scène apparaît une étrange silhouette : ventre gonflé, spirale peinte sur la panse, regard lourd, démarche de pantin. Puis un mot tombe, comme une pierre jetée au milieu du velours bourgeois : “Merdre !” Un “r” de trop qui déclenche aussitôt le tumulte. Rires, huées, indignation. En une syllabe, Alfred Jarry vient de dynamiter le théâtre classique et, avec lui, une certaine idée du pouvoir. Ce soir-là, personne ne le sait encore, mais quelque chose vient de changer dans la façon dont le langage peut gouverner. Jarry comprend avant tout le monde qu’une parole excessive peut devenir une force politique.

Depuis, le poète a trouvé ses dignes héritiers. Silvio Berlusconi fut l’un des premiers à saisir qu’une démocratie médiatique pouvait se piloter comme un plateau de télévision : petites phrases, vulgarité assumée, confusion entre spectacle et pouvoir. Avant lui encore, Benito Mussolini et Adolf Hitler avaient compris l’efficacité politique de la théâtralité : slogans martelés, ennemis désignés d’un mot, gestes excessifs, langage simplifié jusqu’à l’hypnose collective.
Mais c’est sans doute Donald Trump qui incarne aujourd’hui le plus parfaitement le pouvoir par l’outrance.

Chez lui, la vulgarité n’est jamais un accident. C’est une stratégie de captation. “Fake news”, “enemy of the people”, “Crooked Hillary” : des mots courts, faciles à mémoriser, conçus pour frapper avant même d’être pensés. Il s’exprime comme un animateur de télévision plus que comme un chef d’État. Son vocabulaire est volontairement réduit, presque enfantin, mais cette simplicité agit comme une arme émotionnelle. La philosophe Barbara Cassin l’analyse dans La Guerre des mots (Flammarion, 2025). Dans un entretien récent, elle décrit Trump comme un “mauvais gamin de 14 ans avec un vocabulaire de 4 000 mots au maximum”,persuadé que supprimer certains termes revient à effacer les réalités qu’ils désignent. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est une méthode.

Derrière cette simplification, Cassin voit réapparaître le spectre de la “novlangue” imaginée par George Orwell dans 1984. Réduire le vocabulaire, c’est réduire le champ du pensable. Moins il y a de nuances, moins il devient possible de décrire la complexité du réel. Chez Trump, tout devient binaire : patriotes contre traîtres, peuple contre élites, vérité contre fake news. Les mots ne servent plus à ouvrir un débat ; ils déclenchent des réflexes. Cassin résume cela d’une formule : les mots “aimantent” la réalité.

 

Dire “invasion” plutôt que “migration”, ce n’est pas seulement changer de terme. C’est modifier l’atmosphère politique elle-même, rendre certaines violences pensables, certaines compassions impossibles.

Cette mécanique d’outrance déborde désormais de la politique. Dans la pop culture, Kanye West en est un parfait ambassadeur : ego monumental, scandales répétés, confusion permanente entre personnage public et stratégie médiatique. Là encore, l’outrance devient un moteur algorithmique. Plus le choc est fort, plus l’attention se fixe. Plus l’attention se fixe, plus le pouvoir se consolide. La provocation n’est plus un dérapage ; elle est le cœur du dispositif.

En 1896, derrière le rire provoqué, Jarry entrevoyait peut-être déjà cela : le moment où le vacarme remplacerait le discours, où la vulgarité deviendrait une esthétique du pouvoir, et où l’outrance ne serait plus le défaut du système, mais son carburant.

Face à cette guerre des mots, l’Europe dispose pourtant d’une arme que ni l’algorithme ni le slogan ne peuvent fabriquer : une culture de la nuance, du débat, de la pluralité des langues et des récits, et donc cette capacité, encore vivante, à nommer le réel avec précision, là où d’autres cherchent à l’effacer.

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