Marc Bloch, historien et résistant de la Seconde Guerre mondiale, va entrer au Panthéon avec son épouse Simonne Vidal. Emmanuel Macron va faire entrer ce mardi 23 juin au Panthéon l’historien, soldat et résistant Marc Bloch, assassiné par la Gestapo lors de la Seconde Guerre mondiale. Le président, qui termine dans moins d’un an son deuxième mandat, a souhaité rendre hommage à l’auteur de « L’Étrange Défaite », son essai sur la débâcle de 1940, dans une volonté plus large d’avertir contre le « conformisme » qui sape la « volonté française ». Lors d’une cérémonie solennelle et ouverte au public dans la soirée, Emmanuel Macron va honorer Marc Bloch « à la fois comme héros, combattant de la Résistance, intellectuel engagé et républicain, professeur historien, et comme conscience », a-t-il révélé au Figaro pendant une visite préparatoire lundi au temple des grandes figures de la République.
Il s’agit, depuis le double quinquennat du chef de l’État, de sa sixième panthéonisation, après celles de Simone Veil, de l’écrivain Maurice Genevoix, de l’artiste et résistante Joséphine Baker, ainsi que du résistant arménien Missak Manouchian et de Robert Badinter. Juste après 21h, des extraits du testament spirituel de Marc Bloch seront lus et les cercueils de l’intellectuel et de son épouse Simonne Vidal, qui l’accompagnera à la demande de la famille, remonteront la rue Soufflot. Simonne, femme de l’ombre, a suivi de près les travaux de son mari en le conseillant et l’assistant dans ses recherches universitaires. Elle s’est également engagée à ses côtés pendant l’Occupation, en contribuant à sa vie clandestine.
Le « témoin du désastre de 1940 » et de l’“Étrange défaite”
Les cercueils ne contiendront pas les corps, les proches du couple défunt ayant souhaité que celui de l’historien continue de reposer au Bourg-d’Hem, dans la Creuse, tandis que celui de son épouse Simonne, morte dans un hôpital de Lyon d’un cancer de l’estomac sous un faux nom le 2 juillet 1944, n’a pas été retrouvé. Les cercueils devraient toutefois renfermer des objets symboliques, des médailles, le testament spirituel de Marc Bloch de 1941, des photos et des lettres de son épouse à ses enfants, a précisé la petite-fille du résistant Suzette Bloch à l’AFP.
Un portrait géant devrait aussi s’animer en différents tableaux entre les colonnes du Panthéon, accompagné d’un récit de la vie de l’historien, avant le discours du président. Marc Bloch est une référence intellectuelle souvent invoquée par Emmanuel Macron. À la fin de l’année 2024, en annonçant sa panthéonisation depuis Strasbourg, le président avait évoqué le résistant comme un « témoin du désastre de 1940 », en référence à l’armistice conclu avec l’Allemagne nazie après la déroute de l’armée française, qui « écrivit pour les générations à venir le récit de cette “Étrange Défaite”, celle de notre volonté française émoussée par le conservatisme, endormie par le conformisme, amollie par la bureaucratie, délaissée par une partie de ses élites ».
Marc Bloch, au-delà de représenter l’époque sombre des années 1940, « dit quelque chose de notre époque », a affirmé Emmanuel Macron auprès du Figaro. Panthéoniser ce résistant exécuté en 1944 permet de mettre en avant un rapport à la « vérité historique » à l’heure où « le révisionnisme » est « partout », estime le chef d’État. « Marc Bloch fait écho à l’héritage des Lumières, une façon de concevoir l’homme centrée non pas sur le repli identitaire mais sur l’ouverture à l’autre, sur l’altérité », a de son côté estimé l’Élysée.
Une cérémonie apolitique ?
Une pique en direction de l’extrême droite, dont la famille exigeait qu’elle soit « exclue » de la cérémonie, en rappelant que l’historien était « profondément antinationaliste ». Si le protocole républicain doit encore imposer que les chefs de groupe parlementaires soient conviés à l’événement, Marine Le Pen a prévenu qu’elle ne viendrait pas, une requête qu’elle avait respectée pour Robert Badinter également. Du côté de Reconquête, l’eurodéputée Sarah Knafo sera aussi « retenue par d’autres obligations », a prévenu son entourage à l’AFP.
Marc Bloch a cofondé la revue des Annales d’histoire économique et sociale en 1929, et a révolutionné l’étude de l’histoire en ouvrant notamment la voie du domaine à l’anthropologie, l’économie et la sociologie. Expert de l’histoire médiévale, il s’est également penché sur des sujets résonnant encore aujourd’hui, comme le mécanisme de propagation de rumeurs dans son livre dédié au caractère surnaturel attribué à la puissance royale, « Les Rois thaumaturges ». Pour Marc Bloch, son épouse était avant tout sa principale collaboratrice lors de ses travaux : « On peut affirmer que pas un mot n’est sorti de sa plume sans qu’elle ne l’ait relu, selon leur fils aîné Étienne », soulignait la fille du troisième fils du couple. Visé par les lois antisémites de Vichy, l’universitaire, déjà mobilisé lors de la Grande Guerre de 1914-1918, avait de nouveau demandé à servir en 1939, avant d’entrer dans la clandestinité en 1943 à Lyon, dans le mouvement de résistance Franc-Tireur.
Simonne Vidal « justifiée et indispensable » au Panthéon
Marc Bloch est arrêté le 8 mars 1944, puis torturé par la Gestapo avant d’être exécuté le 16 juin de la même année, avec 29 autres détenus, dans l’Ain, en criant « Vive la France ». Marc Bloch, qui écrira également en 1943 un poème intitulé « Ballade triste » dédié à son amour pour son épouse, la petite-fille du couple, Suzette Bloch, confie :
« Elle était le grand amour de Marc, c’était un couple fusionnel intellectuellement et en amour. Il lui écrivit des poèmes d’amour jusqu’au bout. » Selon la petite-fille de Simonne et Marc, la présence de sa grand-mère « est pleinement justifiée et indispensable au regard de l’effacement des femmes sans qui certains grands hommes ne l’auraient pas été ».
Selon l’historien Patrick Boucheron, Marc Bloch « représente la rencontre entre le courage – et même l’héroïsme lors des deux guerres – et la modération, un intellectuel engagé par ses recherches mais encarté dans aucun parti », souligne-t-il dans Le 1 Hebdo. La famille s’est catégoriquement opposée à toute « récupération communautaire » de ce résistant, à la fois juif et athée, qui « n’avait foi qu’en une seule idée, la République », ont écrit les proches de Marc Bloch dans une lettre adressée au chef de l’État.
Cette panthéonisation pourrait ne pas être la dernière avant la fin du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron, qui se clôturera en mai 2027. « Nous verrons bien en fonction des débats qui se déroulent aujourd’hui dans la société », a indiqué un conseiller présidentiel, alors que la sortie du film « L’Abandon », consacré aux derniers jours de Samuel Paty, a relancé les appels à faire entrer le professeur assassiné en 2020 au Panthéon. Une pétition circule et une proposition de résolution a été déposée à l’Assemblée nationale.





