“Je ne sais pas ce qu’elle a ce matin. Aucun symptôme physique, mais elle hurlait de douleur. Je pense qu’elle nous a fait un coup de stress. Je la récupère vers 17 h. À ce soir !” Ingrid dépose Alma à la crèche. Le petit caniche femelle rejoint ses copains Honey, Mila et Knacki. Comme chaque matin, Maria et Sara prennent des notes sur l’état de forme de leurs toutous : heure d’arrivée, repas, allergies, particularités du jour. “Les parents leur font faire caca et pipi avant de venir”, précise-t-elle en remplissant la fiche d’Alma.
Waggy est la première crèche canine parisienne ouverte en début d’année, dans le 14e arrondissement. Derrière un portillon de sécurité, tout rappelle l’univers de la petite enfance : tunnel, toboggan, lits-barquettes, salle de motricité, casiers individuels. Ici, neuf chiens maximum sont accueillis chaque jour.
Comme à la crèche… mais pour chiens
À l’origine du projet, Maria Princi et Sara Chater, deux anciennes ingénieures de 29 ans. Elles se sont rencontrées dans un parc canin du 13e arrondissement. “On se sentait mal de laisser nos chiens seuls la journée dans nos appartements.” L’idée d’une crèche canine s’impose alors. Les chiens viennent de tout Paris, parfois même de l’étranger. “Des touristes nous les confient le temps d’une visite de la capitale”, explique Sara. La journée coûte 70 euros, 63 pour les abonnés. Le programme est millimétré : promenade matinale, activités sensorielles, tapis de fouille remplis de friandises, parcours de motricité, sieste dans une salle tamisée. “Mais ce sont eux qui choisissent où ils dorment”, sourit Maria. Certains préfèrent les petits bacs avec des plaids, d’autres restent dans la grande salle, au milieu des copains. Aujourd’hui, l’équipe encadrante propose un atelier skate pour travailler l’équilibre des canidés.

Tout est photographié, filmé et envoyé aux “parents”. “L’éducation positive se développe dans le monde canin. Avant, le chien dormait dehors. Aujourd’hui, il partage nos vies”, justifie Maria. “Voilà Bingo avec ses deux papas !” s’écrit Sara. “Il a fait plein de caca ce matin, mais là depuis, rien”, précise l’un des deux avant de quitter son corgi et de lui faire de grands signes par la fenêtre. Sara prépare des friandises de poulet séché. “Il faut s’asseoir, les enfants, si vous en voulez !” lance-t-elle aux chiens attroupés autour d’elle. Chez Waggy, on a transposé tous les codes de la petite enfance au monde canin. “Ce sont un peu nos enfants. On a une immense responsabilité, explique Maria. Moi, je n’ai jamais voulu d’enfants. Le monde est trop violent, trop instable. Un chien, c’est différent. Ça vit 15 ans, et il n’aura pas à chercher de boulot ni d’appart !”
Le chien, nouveau membre de la famille ?
Il y a encore quelques années, une telle scène aurait semblé marginale. Aujourd’hui, elle raconte un basculement plus large. Le meilleur ami de l’homme serait-il en passe de remplacer l’enfant ? Selon la Centrale Canine, un foyer sur trois possède au moins un chien. Ils étaient 7,8 millions avant le Covid, ils sont aujourd’hui près de 10 millions en France. Plus nombreux, donc, mais surtout, leur place dans la société se transforme et prend de l’ampleur. Les bars à chiens se multiplient, les services de pet-sitting explosent, l’ostéopathie canine est en plein essor. Le chien était même présent sur les programmes de bon nombre de candidats aux dernières municipales.
De récentes études Ipsos réalisées pour Santévet montrent que 74 % des Français sans enfant considèrent former une famille avec leur animal. Près d’un maître sur deux dort désormais dans la même chambre que son chien, parfois dans le même lit, en particulier les 18-24 ans. Plus de la moitié des propriétaires de chiens leur offrent des cadeaux à Noël. On ne parle plus de “maître” mais de “dog mum”, de “pet parent”. Le chien est passé du jardin à la chambre à coucher. Et ce phénomène dépasse largement le simple effet de mode. En parallèle, la natalité recule dans la plupart des pays occidentaux : la France affiche un taux de fécondité à 1,56 enfant par femme.

Maxime Sbaihi, économiste, auteur des Balançoires vides (Éditions de L’Observatoire, 2025), étudie depuis plusieurs années ce mouvement de dénatalité qui frappe une grande partie du monde. “En France, nous n’avons pas encore de statistiques permettant d’affirmer que les chiens se substituent aux enfants. Mais dans des pays très avancés en dénatalité, comme la Corée du Sud, on observe simultanément un pet boom et un baby crash.” Selon l’économiste, la hausse du coût du logement, la précarité économique et l’incertitude sur l’avenir modifient le rapport au temps long. “Tout ce qui pourrait empêcher d’avoir des enfants pourrait faire basculer vers l’animal.” En quelques décennies, les logements urbains ont rétréci. “Un chien prend moins de place qu’un enfant et coûte moins cher. Ça compte, dans une société où l’accès au logement est devenu extrêmement difficile.” L’enfant est devenu une variable d’ajustement. “Mais difficile de dire si le chien remplace l’enfant ou s’il vient combler le vide que l’enfant laisse”, conclut-il.
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