Dix-neuf nuits, huit îles, des dizaines de traversées en ferry et un timing réglé au millimètre. Pour traverser l’archipel des Philippines à l’été 2026, un client de l’agence de voyages FRAM de Nîmes a imaginé un itinéraire sans véritable temps mort. Deux nuits à Bohol, deux à Siquijor, une croisière express, puis l’envol vers Palawan. « Un saut de puce permanent. C’était extrêmement intense », se souvient Isabelle Kuntz, directrice de l’agence depuis 29 ans.
« Il y a vingt ans, ce genre d’itinéraire n’existait simplement pas. La demande n’était pas là. C’était cocotiers et journées à lézarder. Aujourd’hui, les clients veulent découvrir un maximum de choses en peu de temps. » Le farniente n’a pas disparu, mais il cède du terrain à un tourisme qui carbure à l’accumulation : plus de villes, plus d’activités, plus de souvenirs à raconter. Les vacances ne s’écoulent plus, elles se gèrent.
Le diktat du temps compté
On ne réserve plus seulement un vol, un hôtel et une plage. De la randonnée itinérante au road trip, la destination unique s’efface au profit du trajet. En Espagne, les clients veulent désormais relier Barcelone, Valence, Alicante et Séville dans un même voyage, explique Isabelle Kuntz. « Ils ont envie que leurs vacances leur apportent quelque chose », ajoute-t-elle. Au programme : un savant mélange de visites culturelles, de sport et de découverte ; temples, rafting au Costa Rica ou ascension du mont Batur à Bali. Même dans les hôtels-clubs, les clients réclament désormais excursions et sorties. « Le fait de rester statique a diminué », résume-t-elle.
Plusieurs enquêtes récentes documentent l’essor des activités de plein air et du voyage itinérant. Selon une étude Ifop commandée par Airbnb et publiée en 2026, 78 % des Français pratiquent une activité outdoor pendant leurs vacances ou leurs week-ends hors de chez eux, et 46 % en font un critère important dans le choix de leur destination. Ce dernier chiffre grimpe à 59 % au sein de la génération Z. Côté randonnée, la Fédération française de la randonnée pédestre recense près de 30 millions de pratiquants au cours des douze derniers mois. Plus d’un quart d’entre eux ont déjà pratiqué la randonnée itinérante, une proportion qui atteint 52 % chez les 18-24 ans. Booking.com, de son côté, place le « road trip réinventé » parmi ses tendances touristiques de 2026 : la route devient une expérience à part entière et non plus un simple trajet entre deux destinations.
Bertrand Réau, sociologue et titulaire de la chaire « Tourisme, voyages et loisirs », tempère l’idée d’une rupture radicale : « On ne s’est jamais vraiment seulement reposé en vacances. Ça, c’est un mythe. » Le repos, rappelle-t-il, n’a jamais eu le même sens selon les époques et les milieux sociaux. Ce qui change aujourd’hui, selon lui, tient moins à une soudaine allergie au repos qu’à une accélération générale du temps, empruntée au sociologue Hartmut Rosa : on voyage plus loin, plus vite, avec des offres disponibles en un clic.
Scroller, voyager, poster
Sur les réseaux, le voyage se planifie désormais comme un tournage. « 7 days in… », « Day 1 / Day 2 / Day 3 », « Don’t visit X without doing this » : ces formats saturent les fils d’actualité et redéfinissent non plus seulement où aller, mais quoi faire une fois sur place. Une étude menée par Appinio pour TUI Musement, auprès de voyageurs en Espagne, en Italie et au Royaume-Uni, montre que 48 % des répondants de la génération Z citent TikTok comme source d’inspiration pour leurs voyages, devant les recommandations de leurs proches, à 43 %. Plus frappant encore : 39 % de l’ensemble des personnes interrogées déclarent avoir visité un site touristique principalement pour y prendre une photo ou y enregistrer une vidéo.
Pour Isabelle Kuntz, l’effet se ressent jusque dans les demandes en agence : « C’est pouvoir prouver qu’on a fait un maximum de choses, le montrer, le raconter par la suite. C’est l’effet waouh qu’on recherche de plus en plus. » Sur le terrain, cette quête de l’image modifie aussi la façon de consommer les lieux. « C’est l’“instagrammisation” des lieux, note Bertrand Réau. On ne va plus sur un site pour apprendre, mais pour valider un spot de photographie. On reste un quart d’heure, on prend quinze ou vingt photos, et on repart. » Une logique qui dépasse les réseaux sociaux : le voyage devient aussi, selon le sociologue, une manière de « rejouer son statut social ».
Autre symptôme de cette quête d’optimisation : l’intelligence artificielle s’invite dans la préparation du séjour. « De plus en plus, les clients nous amènent des itinéraires faits par l’IA », observe Isabelle Kuntz. À l’agence ensuite d’affiner la proposition – un riad ici, un hôtel avec spa là – pour composer un voyage sur mesure à partir de cette base générée en quelques secondes.
Des vacances à deux vitesses
Tous les Français ne peuvent pourtant pas se livrer de la même manière à cette course aux expériences. Bertrand Réau observe « un creusement des inégalités sur les capacités à partir » : d’un côté, des catégories aisées qui cumulent et diversifient leurs pratiques ; de l’autre, des classes moyennes contraintes de réduire durée et distance sous l’effet de l’inflation. Dans un registre différent, les données publiées par Airbnb montrent que, depuis 2023, la distance médiane entre le domicile et le lieu de vacances a reculé de près de 30 kilomètres. Plus de 40 % des réservations nationales effectuées par les Français pour l’été 2026 concernaient par ailleurs des séjours à moins de 500 kilomètres de chez eux.
Mais même lorsque les moyens permettent de partir loin, le modèle du voyage toujours plus rempli semble atteindre ses limites. « C’est la rentabilité, mais aussi le fait de se poser quand même un tout petit peu à la fin », constate Isabelle Kuntz. Après un circuit intense, certains clients ajoutent désormais quelques jours de plage ou de repos. Comme si, après avoir cherché à tirer le maximum de leurs vacances, ils redécouvraient la nécessité de ne pas tout remplir.
Mais au fond, que sont des vacances « réussies » ? Pour Bertrand Réau, il faudrait déjà « leur demander ce qu’ils entendent par réussir ou ne pas réussir ». Car derrière les itinéraires minutés, les activités accumulées et les photos à publier se joue peut-être quelque chose de plus profond : notre difficulté croissante à laisser du temps vide. Le farniente n’a donc pas nécessairement disparu. Il est devenu une option parmi d’autres, parfois même une étape dans des vacances pensées comme une succession d’expériences. À force de vouloir profiter de chaque instant, le repos lui-même semble devoir se justifier : ne rien faire, est-ce encore profiter ou simplement perdre son temps ?





