La dernière fois que les équipes de la NASA ont testé un module lunaire habité en orbite terrestre basse, elles ont procédé comme suit. Tout d’abord, une fusée Saturn 5 a décollé du Centre spatial Kennedy (KSC) en Floride, emportant à son bord trois astronautes, un vaisseau Apollo et un module lunaire. Une fois en orbite, les astronautes ont piloté les deux engins. Puis ils sont rentrés sur Terre. Cette mission simple a été menée à bien il y a 57 ans, lors du vol d’Apollo 9.
La prochaine fois que la NASA tentera une opération de ce type, lors du vol d’Artemis III prévu à l’été 2027, les choses seront bien plus complexes. Tout d’abord, une fusée New Glenn de Blue Origin, sans équipage, sera lancée depuis le KSC pour mettre en orbite l’atterrisseur Blue Moon de la société. Ensuite, la NASA lancera sa fusée lunaire, sobrement baptisée Space Launch System (SLS), transportant les quatre astronautes d’Artemis III à bord d’un vaisseau spatial Orion. L’équipage effectuera ensuite un rendez-vous avec le Blue Moon, s’y arrimera et y pénétrera pour vérifier ses systèmes avant de regagner Orion. Ensuite, SpaceX lancera une fusée Starship transportant son propre module d’atterrissage Starship, qui sera lui aussi sans équipage. Les astronautes procéderont également à un rendez-vous et à un arrimage avec ce vaisseau, mais n’y pénétreront pas puisqu’il ne sera pas encore équipé d’un système de survie. Ils s’en sépareront ensuite et l’équipage passera encore quelques jours à effectuer des tests sur Orion. L’ensemble de ces opérations prendra jusqu’à 17 jours, du premier décollage à l’amerrissage. Et ce n’est que si tout se déroule parfaitement lors de cette mission que la NASA pourra atteindre son objectif d’envoyer des astronautes sur la surface lunaire lors du vol Artemis IV en 2028 et, ce faisant, remporter une nouvelle course à l’espace face à la Chine.
Le 23 octobre, l’administrateur de la NASA, Jared Isaacman, accompagné de l’administrateur adjoint Amit Kshatriya et du responsable du programme Artemis, Jeremy Parsons, a tenu une conférence de presse marathon de deux heures au KSC, détaillant les plans pour Artemis III et IV, reconnaissant que les obstacles sont considérables, mais insistant sur le fait que les objectifs sont à portée de main. La NASA d’aujourd’hui, avec ses budgets serrés et ses délais longs, n’est peut-être plus l’ancienne NASA qui, grâce à ses budgets généreux et à son hangar rempli de fusées, avait réussi à lancer neuf missions lunaires habitées Apollo rien qu’entre 1968 et 1972, mais elle n’en connaîtra pas moins le succès. « En l’espace de cette période remarquablement courte, les ambitions de générations, autrefois cantonnées aux livres de science-fiction, sont devenues la plus grande réussite de l’humanité, et pour la première fois depuis des milliards d’années, la vie née sur Terre allait poser le pied sur un autre monde », a déclaré Jared Isaacman. « Aujourd’hui, dans cette entreprise incroyablement exigeante et dangereuse que constitue le retour des astronautes sur la Lune, la NASA doit se montrer à la hauteur de l’impossible… C’est ainsi que nous donnerons à Artemis IV les meilleures chances possibles de ramener en toute sécurité et avec succès des Américains sur la surface lunaire en 2028. »
L’extrême complexité d’Artemis III tient en partie à deux décisions prises par la NASA en 2021 et 2023, et en partie aux limites inhérentes à la technologie des fusées telle que nous la connaissons. Si les principes de l’ingénierie physique étaient parfaits, et ils ne le sont jamais, un équipage lunaire pourrait utiliser un seul vaisseau spatial pour se rendre sur la Lune, s’y poser, en redécoller et rentrer sur Terre. Mais un vaisseau spatial capable d’accomplir toutes ces tâches tout en restant suffisamment robuste pour réintégrer l’atmosphère terrestre serait tout simplement trop lourd pour un alunissage et un décollage ultérieur. Au lieu de cela, comme à l’époque d’Apollo, la mission sera répartie entre deux vaisseaux : un vaisseau léger chargé de l’alunissage et du décollage, et un vaisseau-mère en orbite chargé de ramener l’équipage sur Terre une fois l’exploration lunaire terminée. À l’époque d’Apollo, l’agence spatiale avait choisi Grumman Aircraft Engineering pour construire son module lunaire (LM) trapu, à quatre pieds, d’une hauteur de 7 mètres. Il s’agissait d’un vaisseau simple doté d’un centre de gravité bas, garantissant une assise stable sur la surface lunaire. Grumman a signé le contrat en 1962 et a livré le vaisseau à temps pour Apollo 9 et les missions qui ont suivi. En 2021, la NASA a de la même manière attribué un contrat pour un vaisseau spatial lunaire habité, cette fois à SpaceX et à son atterrisseur Starship. Cette décision a laissé perplexe.
Starship est un cylindre en forme de silo doté d’un cône avant effilé, mesurant 50 mètres de haut, qui rappelle moins un véritable vaisseau spatial que la bande dessinée de 1953 sur les aventures de Tintin sur la Lune. Les astronautes d’Apollo utilisaient une échelle à neuf échelons pour descendre sur la surface lunaire. Les astronautes d’Artemis à bord de Starship utiliseront un ascenseur. Les détracteurs et les concurrents se sont jetés sur ce projet, notamment en raison du risque que cette machine géante ne bascule sur la Lune et, en 2023, la NASA a attribué un deuxième contrat, cette fois à Blue Origin, qui s’est engagé à construire un module d’atterrissage plus conforme au module lunaire Apollo, de conception surbaissée. Les deux entreprises ont poursuivi la fabrication de leurs modules d’atterrissage et auront toutes deux l’occasion de participer à la mission historique Artemis IV, le choix du gagnant dépendant des performances des vaisseaux lors de la mission Artemis III.
Mais aucune des deux entreprises n’a eu la tâche facile. SpaceX a lancé 14 Starships depuis 2023, ne parvenant à atteindre l’orbite terrestre pour la première fois qu’en septembre 2026. La fusée New Glenn de Blue Origin, quant à elle, a été lancée à trois reprises entre janvier 2025 et avril 2026, avant qu’une explosion violente ne se produise sur la rampe de lancement lors d’un test des moteurs de son premier étage en mai 2026. Cette catastrophe a constitué un revers majeur pour Blue Origin, notamment parce que l’infrastructure de la rampe de lancement elle-même a été partiellement détruite par l’explosion. Depuis, l’entreprise travaille d’arrache-pied pour se remettre dans la course, et lors de la conférence de presse du 23 octobre, les responsables de la NASA ont salué ses efforts.
« L’équipe New Glenn de Blue Origin a impressionné le monde entier par les progrès accomplis en vue de la reprise des vols après l’incident de mai », a déclaré M. Parsons. « Nous travaillons en étroite collaboration avec eux. Plus d’une centaine de membres de l’équipe de la NASA participent activement à la reprise des vols… et j’ai vu Blue Origin mobiliser une véritable armée travaillant sans relâche. »
Si l’entreprise parvient à maintenir ce rythme, elle a de bonnes chances de remporter le contrat de la mission Artemis III. Cela s’explique en partie par le fait que son rival, SpaceX, n’utilisera pas une version complète de son module d’atterrissage Starship lors de la mission, mais plutôt ce qui s’apparente à un prototype équipé d’un sas d’amarrage, destiné uniquement à vérifier si Orion et Starship peuvent se rencontrer et s’arrimer en orbite. L’atterrisseur Blue Moon de Blue Origin ne sera pas non plus un véhicule pleinement opérationnel, mais il disposera d’un compartiment d’équipage fonctionnel qui permettra aux astronautes d’Artemis III d’y pénétrer et d’effectuer des tests. « Ils vont ouvrir l’écoutille. Ils vont entrer dans le module d’atterrissage. Ils vont évaluer les systèmes de contrôle de l’environnement et de survie », explique Jeremy Parsons. « Nous vérifierons que le vaisseau spatial est capable de maintenir la bonne pression atmosphérique, et nous testerons également des scénarios d’urgence, le contrôle simultané de deux véhicules, et nous mettrons nos équipes du centre de contrôle de mission à l’épreuve. »
Malgré toute la confiance exprimée lors de la conférence de presse, personne à la NASA ne prétend que la mission Artemis III ne compte pas de multiples variables et de nombreux éléments susceptibles de mal tourner avant que l’agence spatiale ne puisse préparer l’atterrissage d’Artemis IV en 2028. Et même si la mission est un succès total, la NASA exigera tout de même que les deux vaisseaux spatiaux concurrents effectuent un atterrissage lunaire et un décollage sans équipage afin de prouver encore davantage leur capacité. Ce n’est qu’alors que les modules d’atterrissage seront certifiés pour transporter un équipage.
Il n’est pas certain que les deux entreprises parviennent à perfectionner leur technologie et à mener à bien ces missions sans équipage dans le délai maximal de 18 mois qui s’écoulera entre le lancement d’Artemis III et le vol d’Artemis IV fin 2028. Jared Isaacman, pour sa part, se dit confiant quant au respect de la date butoir, sans report à 2029 ou au-delà. Mais il reconnaît que les années d’incertitude vécues par la NASA depuis le programme Apollo, avec des priorités passant de Skylab à la navette puis à la Station spatiale internationale, et des programmes de retour sur la Lune lancés puis interrompus à plusieurs reprises, qui ont englouti des fonds sans jamais aboutir, ont fait prendre du retard à l’agence, notamment en ce qui concerne la concurrence actuelle avec la Chine.
« Nous voici aujourd’hui plongés dans une nouvelle course à l’espace, et malgré des décennies de connaissances accumulées et des progrès technologiques extraordinaires, cette course sera bien plus serrée qu’elle n’aurait jamais dû l’être », déclare-t-il. « Cela nous amène à la situation actuelle, car la tolérance et la volonté de défendre le statu quo ont atteint leurs limites. Nous sommes ici pour mener à bien cette mission et pour obtenir les résultats que le monde attend de l’agence spatiale la plus accomplie de l’histoire. »
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France




