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« Vous êtes tous trop durs avec moi » : Emmanuel Macron face au regard de Françoise Degois

« Des failles se sont révélées, il faut maintenant les clarifier », affirmait le président français Emmanuel Macron en amont d’un sommet au Monténégro ce vendredi 5 juin avant d’apporter « la solidarité et l’affection de la nation toute entière » aux proches de la jeune collégienne Lyhanna disparue. (Séquence réalisée par Thierry Monasse/Getty Images)
Dans Vous êtes tous trop durs avec moi, Françoise Degois analyse deux ans de conversations avec Emmanuel Macron.

Publié le 5 novembre 2026 aux éditions Robert Laffont, le livre retrace une correspondance politique inattendue entre le chef de l’État et la journaliste. À travers ces messages, Françoise Degois mène un véritable travail de documentation politique : elle cherche à comprendre la psychologie du président, décrypte ses réactions face aux critiques et met en lumière les contradictions de son exercice du pouvoir. Sans chercher à lui donner systématiquement tort, elle restitue leurs désaccords, leurs confrontations, mais aussi les moments où il parvient à la convaincre. Au fil des échanges, c’est un Emmanuel Macron loin de sa seule image publique qui se dessine.

C’est lui qui prend l’initiative de vous écrire pour vous remercier d’avoir défendu Brigitte Macron sur X. Comment ces premiers échanges sont-ils devenus une conversation, puis un livre ?

Au départ, je suis très étonnée qu’il me réponde. Je lui dis en rigolant : « Ce n’est pas vous, ce n’est pas le vrai Emmanuel Macron ! » Il me répond que si, et je lui dis : « Ah, mais c’est super, on va pouvoir parler politique ! » À l’été 2024, en pleine crise de la dissolution, je commence à l’attaquer sur Matignon, parce que je considère que la gauche est arrivée en tête et qu’il faut la nommer. Il me répond, me contredit, et on entre dans une véritable conversation politique. Mais je n’ai jamais accumulé ces échanges dans l’idée d’en faire un livre. C’est seulement quelques mois plus tard, alors que je travaille sur un autre ouvrage consacré à la présidentielle et que je commence à écrire des portraits de responsables politiques, que je réalise que je m’ennuie. Je comprends que la matière la plus intéressante est déjà là : ces conversations avec Emmanuel Macron, au cœur de la situation politique française.

Vous le tutoyez, vous le contredisez, parfois vous le bousculez. Lui parlez-vous comme au président ou comme à Emmanuel Macron ?

« Il y a des moments où il me mouche avec ses arguments, et je n’ai plus rien à répondre. »

Vraiment comme à Emmanuel Macron. Le pouvoir ne m’impressionne pas. Je respecte la fonction, évidemment, mais je parle à un être humain. Et puis il a du répondant ! Il y a des moments où il me mouche avec ses arguments, et je n’ai plus rien à répondre. Je ne cherche pas à avoir le beau rôle dans le livre : ce qui m’intéresse, c’est la conversation telle qu’elle est.

Si vous deviez retenir un seul message pour raconter l’homme derrière le président, lequel choisiriez-vous ?

Il y en a un que je trouve très fort : « Arrêtez avec mes amis milliardaires. D’abord, je n’ai pas d’amis milliardaires et ensuite, je suis un mec libre, vous n’imaginez pas à quel point. » Je trouve cette phrase incroyable. Elle dit quelque chose de sa volonté de se penser libre et de ne répondre à aucune logique. Macron, c’est un personnage de roman !

Vous écrivez : « Surjouer, il aime ça par-dessus tout. » Qu’est-ce qui vous donne le sentiment qu’il joue un rôle ?

Je trouve qu’il surjoue parfois la colère, et peut-être aussi la complicité, notamment au début. Mais au fil de nos échanges, on arrive à l’os. Il y a des moments où je le sens réellement touché, notamment lorsque Didier Guillaume est en train de mourir d’un cancer. On perçoit alors quelque chose qui dépasse la posture. Je pense qu’une forme de sincérité s’est installée entre nous.

La dissolution de juin 2024 reste l’un des grands tournants de son second quinquennat. Qu’avez-vous compris de la logique qui l’a conduit à prendre ce risque ?

Je pense qu’il a voulu faire mordre la poussière au Rassemblement national, tout en étant persuadé que la gauche ne parviendrait pas à s’entendre. Cette dissolution révèle surtout qu’il ne comprend pas l’ADN de la gauche : dans sa hiérarchie des périls, rien ne passe au-dessus de l’extrême droite. Je suis convaincue que, si Jean-Luc Mélenchon se retrouvait au second tour de la présidentielle face à un candidat d’extrême droite, même Raphaël Glucksmann appellerait à voter pour lui. Macron n’a jamais vraiment compris cette logique, et c’est précisément ce qui lui a fait commettre cette erreur.

Couverture du livre Vous êtes tous trop durs avec moi de Françoise Degois

Qu’est-ce qui vous frappe le plus : son erreur de calcul ou sa difficulté à en tirer les conséquences ?

Les deux. Mais tirer les conséquences de ses erreurs est probablement la chose la plus difficile pour ceux qui gouvernent. Il faut une immense humilité pour accepter de s’être trompé, alors que le pouvoir repose en partie sur l’arrogance et le narcissisme qui permettent d’y accéder. Pour reconnaître ses erreurs, il faut se départir de ce qui vous a conduit au sommet. C’est un paradoxe : si vous possédez cette humilité à un degré exceptionnel, vous êtes presque disqualifié pour accéder à la fonction suprême.

Vous évoquez Sébastien Lecornu comme un possible héritier d’Emmanuel Macron. Cette hypothèse vous paraît-elle encore crédible ?

Je pense que c’est cuit. Lecornu avait une vraie promesse : il sait négocier, il est sobre, il a ce côté provincial, presque pompidolien, qui peut plaire aux Français. Mais le mouvement social l’a fragilisé, notamment parce qu’il n’a pas su anticiper la colère. En accusant La France insoumise d’avoir manipulé la mobilisation, il pensait resserrer les rangs à droite, mais il a surtout abîmé sa propre image. Il a aussi sous-estimé la crise des carburants. Le 17 octobre, à mes yeux, a mis des clous à son cercueil politique. Et aujourd’hui, qui reste-t-il comme solution de rechange ? François Hollande, peut-être.

Au début de votre livre, vous décrivez un « temps des monstres », où les démocraties fragilisées font face à des dirigeants qui réduisent le débat politique à des punchlines et à des vidéos sur les réseaux sociaux. Comment Emmanuel Macron a-t-il lui-même évolué dans ce contexte depuis son arrivée au pouvoir en 2017 ?

Je pense que Macron a évolué sur ce point. Le président de 2017 ne m’aurait jamais parlé : il n’en avait aucun intérêt. Celui de 2026 a pris des coups, il a mûri, et une partie de son arrogance s’est érodée. Je vais à contre-courant de beaucoup de commentaires, mais je trouve que le Macron de 2026 est meilleur que celui de 2017. Il a acquis de l’expérience et comprend davantage le prix de certaines erreurs de communication. Les formules sur les « Gaulois réfractaires » ou le fait de « traverser la rue » pour trouver du travail, je ne pense pas qu’il les referait aujourd’hui, même s’il ne le reconnaîtra jamais.

Après deux ans de messages, qu’est-ce que vous n’avez toujours pas compris chez Emmanuel Macron ?

Le plus grand mystère, c’est comment il a pu devenir aussi conformiste. En 2017, il arrive avec tout pour changer les choses : jeune, charismatique, porté par un élan médiatique considérable, il pense hors des cadres. Il mène une campagne anticonformiste, puis entre à l’Élysée et se conforme à tout. Il avait les moyens de bousculer le système, et il ne l’a pas fait. Je peux comprendre que la fonction enferme, parce qu’elle donne une puissance immense tout en empêchant d’agir. Mais cette contradiction reste, pour moi, la grande énigme Macron.

Emmanuel Macron avait pris l’habitude de vous lire et de réagir à vos prises de position. Vous avez publié ce livre sans lui demander son accord. Depuis sa parution, vous a-t-il envoyé un message ?

« Ce livre ne révèle aucun secret d’État, ne porte pas atteinte à sa dignité et ne cherche pas à le caricaturer. »

Non, et je pense que le canal est fermé pour longtemps. Mais ce n’est pas grave. Je suis convaincue d’avoir fait une œuvre utile : ce livre ne révèle aucun secret d’État, ne porte pas atteinte à sa dignité et ne cherche pas à le caricaturer. Je ne l’ai pas écrit pour provoquer un buzz, que je n’avais absolument pas anticipé. Ce qui m’intéresse, c’est que les lecteurs s’emparent de cette conversation et en tirent leurs propres conclusions.

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