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Maylis Besserie : « Sur les photos des commémorations, les veuves n’apparaissent pas ou on ne les distingue pas »

Maylis Besserie. ©JF PAGA
Avec Les filles du 9 juin, la romancière suit trois générations de femmes, de la pendaison de 99 hommes à Tulle à la montée de l’extrême droite. Un roman nourri par une histoire de famille et par l’électrochoc d’une commémoration où elle a entendu des propos racistes.

7 juin 1944. Au lendemain du Débarquement, les FTP attaquent la garnison allemande de Tulle. Le 8 juin, la ville est libérée pour quelques heures, avant l’arrivée de la division SS “Das Reich” dans la soirée. Le 9 au matin, les soldats arrêtent les hommes de 16 à 60 ans. En fin d’après-midi, 99 d’entre eux, sélectionnés parmi les otages raflés, sont pendus aux balcons et aux réverbères de l’avenue de la Gare, sous les yeux d’une population pétrifiée. Cent quarante-neuf autres seront déportés à Dachau.

Dans le roman de Maylis Besserie, Hortense Chambel, enceinte, voit son mari mourir à l’instant où elle accouche. Sa fille Louise grandit dans une colère que rien n’apaise, nourrie par l’impunité des bourreaux, que l’Allemagne ne livrera jamais. Il faudra attendre la petite-fille, Zoé, pour que l’apaisement s’esquisse. Productrice à France Culture et lauréate du prix Goncourt du premier roman pour Le Tiers Temps, Maylis Besserie signe avec Les filles du 9 juin sa fresque la plus ample : trois femmes, soixante ans d’histoire, jusqu’à Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002. Cette histoire, elle la porte depuis l’enfance : sa famille paternelle est de Tulle.

Qu’est-ce qui vous a décidée à raconter les 99 pendus de Tulle, et pourquoi maintenant ?

C’est une histoire que j’ai entendue toute mon enfance. Mes grands-parents vivaient dans un quartier peuplé de veuves et d’orphelins du 9 juin, avec même des rescapés des déportations. Mais je ne voulais pas d’un roman qui aurait pu être écrit dans les années 1960 ou 1970. Le déclencheur, ce sont les commémorations : j’y ai entendu, dans les rangs, des propos racistes et d’extrême droite, liés à l’arrivée de nouvelles populations immigrées.

Ça a été un électrochoc : pas ici, pas dans la ville martyre. Et la génération de mes grands-parents, cette mémoire vivante, venait de disparaître. Cela m’a effrayée et rendu l’écriture urgente. Je voulais raconter non seulement le massacre, mais ses suites, sur trois générations, presque quatre.

Votre famille paternelle vient de Tulle : ce roman raconte-t-il votre histoire ?

Pas du tout. Je ne viens pas d’une famille de suppliciés. Mais connaître la Corrèze, avoir fréquenté la génération de la guerre, puis celle de leurs enfants, m’a ouvert l’accès à cette mémoire, et à ce milieu ouvrier sur lequel j’ai choisi d’écrire.

Comment avez-vous travaillé sur le plan documentaire : archives, témoignages, visites à Tulle ?

Archives, historiens, ouvrages sur la Résistance, témoignages d’enfants de suppliciés. J’ai aussi regardé les documentaires des années 1980, pour entendre les voix d’alors : la mémoire évolue, et des gens ont disparu. Et puis il y a eu les photos de presse des premières commémorations. On y voit des élus, des anciens combattants, c’est toute l’histoire militaire. Les veuves, premières victimes puisqu’elles se sont retrouvées seules avec leurs enfants, n’y sont pas, ou on ne les distingue pas. Ça m’a marquée. J’ai voulu raconter cette histoire par les femmes.

Louise naît à l’instant où son père est pendu : comment écrit-on une telle scène ?

Un roman, ce sont des personnages. Il me fallait cette très jeune veuve qui voit sa ville libérée, croit la guerre finie, et assiste quelques heures plus tard, impuissante, à la pendaison de son mari alors qu’elle accouche. J’avais en tête La Storia d’Elsa Morante, un roman fondateur où l’on éprouve la guerre à travers le corps d’Ida.

Mon projet est différent, puisque les générations suivantes deviennent narratrices à leur tour. Mais j’avais cette idée que la guerre passe aussi par le corps et la souffrance des femmes. À Tulle, il y a eu des dénonciations, des femmes torturées, des résistantes dont on a peu parlé, des veuves qui ont dû lutter contre la faim. Je voulais aussi les sortir de l’intime où la littérature les cantonne : l’histoire et la politique passent par elles.

Vous parlez de « colère inextinguible » chez Louise et d’une « promesse d’apaisement » avec Zoé. Transmission ou rupture ?

Transmission, mais celle d’un traumatisme qui évolue. Hortense reste figée dans son chagrin, elle en fait une crypte intérieure. Louise l’affronte, dans la douleur et la colère, sans obtenir ce qu’elle cherche. Zoé, avec du recul et une autre formation politique, en fait un engagement. Les petits-enfants posent des questions et forcent les aînés à parler. Le traumatisme ne se dépasse peut-être pas, mais il peut y avoir une sortie lumineuse : une mémoire qui devient conscience politique.

C’est un hommage aux suppliciés de Tulle comme d’Oradour, et en creux à tous ces massacres dont on n’a pas entendu parler

Le roman pointe l’impunité des bourreaux. Quelle place donner à la justice ?

Une place énorme, c’est un grand non-dit des manuels d’histoire. On parle de Nuremberg, de quelques têtes tombées. Des bourreaux ont vécu tranquillement en Allemagne sous leur nom : sans extradition, ils ont pu être jugés par contumace, ils sont restés impunis. On a sacrifié ces populations modestes, ces ouvriers pendus ou déportés, parce que la réconciliation avec l’Allemagne était devenue une priorité en pleine guerre froide.

Il existe dans les archives de l’INA une conférence de presse où des journalistes interpellent de Gaulle : Lammerding, responsable des massacres de Tulle et d’Oradour, vit toujours en Allemagne, quand demanderez-vous son extradition ?

Tulle est souvent éclipsée dans la mémoire collective par le massacre d’Oradour-sur-Glane, survenu le lendemain. Est-ce une manière de lui rendre sa place ?

Oui. C’est un hommage aux suppliciés de Tulle comme d’Oradour, et en creux à tous ces massacres dont on n’a pas entendu parler. Mais Tulle, c’est aussi une ville ouvrière entourée de campagnes, avec sa manufacture d’armes. Puis sont venues les crises, les délocalisations, le chômage, et cette population communiste qui a migré peu à peu, en partie, vers l’extrême droite. Paris est un cas à part. Quand on en sort, on voit une autre image du pays, qui explique beaucoup de choses sur l’évolution des mentalités.

Après Le Tiers Temps, Les Amours dispersées et La Nourrice de Francis Bacon, vous abordez ici une grande fresque familiale. Ce roman a-t-il changé votre façon d’écrire ?

Beaucoup. C’est la première fois que j’écris entièrement à la troisième personne, avec un narrateur qui est la rumeur de la ville : ce qui s’est vraiment passé et ce qu’on en a dit, le vrai et le faux mêlés. Sur le moment, les habitants ne connaissaient que les exécutants, pas ceux qui tiraient les ficelles. Lammerding n’est entré dans l’histoire que bien plus tard. J’ai aussi voulu une langue claire, simple.

Ces ouvriers, c’est la moitié de mon histoire familiale : hors de question de les surplomber avec une écriture sophistiquée, de les observer au microscope. Je voulais être avec eux, pour ne pas les trahir. Quant au choix de la famille, c’est un mode de narration classique, mais on y est toujours à une poignée de main d’un autre personnage. On peut aller de Tulle à l’Algérie, aux États-Unis, à l’Irlande. Une famille, c’est une micro-société.

Après vingt ans d’interviews à France Culture, entendez-vous vos personnages comme des voix ?

Plus que la construction, qui relève chez moi de la dramaturgie classique, c’est mon rapport aux voix que la radio a changé. Avoir écouté des gens pendant plus de vingt ans m’a rendue très sensible à la façon dont chacun parle selon son milieu, sa région, son tempérament. Mes personnages doivent parler juste. Il y a quelque chose de sonore dans la façon dont je les imagine.

Qu’espérez-vous que les plus jeunes retiennent de votre ouvrage ?

La continuité historique. En 2002, on n’est qu’à vingt-quatre ans d’aujourd’hui. Quand on raconte les faits dans l’ordre, de la Seconde Guerre mondiale à la naissance du Front national, on voit une continuité idéologique : parmi les fondateurs, d’anciens Waffen-SS français de la division Charlemagne, d’anciens collaborateurs, des partisans de l’Algérie française. Les descendants de Jean-Marie Le Pen peuvent bien raconter ce qu’ils veulent, cette continuité existe. La chronologie est imparable. Elle permet de déjouer les pièges d’une actualité brûlante et de la communication politique.

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