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Climat : le seuil de 1,5 °C sera dépassé temporairement, mais tout n’est pas joué

Alain Grandjean.
Le monde devrait dépasser temporairement le seuil de 1,5 °C, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Pour l’économiste Alain Grandjean, cofondateur de Carbone 4 et président de l’association The Other Economy, tout n’est pas joué pour autant. À l’approche de la parution de son livre La transition aura bien lieu, il détaille le coût de l’inaction et l’urgence d’un cap.

Votre livre s’intitule La transition aura bien lieu. Or, le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) prévoit que le seuil de 1,5 °C sera temporairement dépassé au cours de la prochaine décennie. Qu’est-ce qui est déjà joué, et que peut-on encore éviter ?

Le climat a une inertie : c’est une réalité physique. Quand l’ONU dit que le seuil de 1,5 °C sera temporairement dépassé, cela veut dire que nous le franchirons dans les années qui viennent. Mais cela ne dit pas où nous serons à la fin du siècle : tout dépend des émissions que nous continuerons à produire. Dans une trajectoire business as usual, l’ONU prévoit 2,8 °C. Les climatologues le répètent : chaque dixième de degré compte, et chaque tonne de CO₂ aussi.

Les conséquences s’aggravent-elles au même rythme que la hausse des températures ?

Non, ce n’est pas linéaire. Prenez la fièvre : à 37 ou 37,5 °C, tout va bien ; à 38 °C, c’est encore supportable. Mais à 39, 39,5 ou 40 °C, chaque dixième de degré vous met très mal. À 1,5 ou 2 °C, les conséquences sont déjà très dommageables. Quand nous dépasserons les 2 °C pour nous rapprocher des 3 °C, ce sera bien pire.

Et à l’horizon 2050 ?

À l’horizon 2035, une partie du réchauffement est déjà engagée. Entre 2035 et 2050, il reste une marge de manœuvre : si nous réduisions réellement nos émissions, la température augmenterait moins. Il ne faut pas avoir une vision du tout ou rien. Mais l’intensité des événements extrêmes (inondations, feux de forêt, orages violents) augmente avec la température, et les canicules seront plus nombreuses. C’est quasiment de la physique.

Parler d’adaptation, n’est-ce pas risquer de relâcher l’effort sur la baisse des émissions ?

C’est un risque de communication : certains affirment que le climat de 2050 est indépendant de nous. C’est absolument faux. Mais on peut faire les deux. Dans une rénovation, vous isolez, vous installez un chauffage bas carbone, mais vous prévoyez aussi la récupération d’eau et le rafraîchissement l’été. Il n’y a aucune fatalité à ce que l’adaptation se fasse au détriment de l’atténuation.

Combien va coûter l’adaptation, et combien coûterait l’inaction ?

Toutes les études montrent qu’il coûte beaucoup plus cher de laisser la situation se dégrader. Je crois qu’une dizaine de millions de maisons sont concernées par le retrait-gonflement des argiles, et les assureurs se demandent comment ils vont faire : je pense que le régime CatNat va vers une impasse financière. Ajoutez le recul du trait de côte et les cultures détruites. Le coût du dérèglement est certain, et il croît avec la température.

Et qui paie ?

Quand il y a des inondations tragiques dans le Pas-de-Calais, qui doit payer ? Les ménages, qui n’en ont parfois pas les moyens, l’État, les collectivités ou les assureurs. Réduire nos émissions coûte beaucoup moins cher. Cela peut même être une bonne affaire pour l’économie française, vu notre facture de pétrole et de gaz. À court terme, c’est parfois difficile pour certains ménages ou entreprises, car il faut investir.

Quelles infrastructures vont devenir obsolètes ?

Il faut une analyse très fine, et des études sont déjà en cours. Certaines routes de montagne, exposées aux éboulements, ne pourront plus être maintenues. Beaucoup de ponts sont déjà dégradés. Côté ferroviaire, quand il fait extrêmement chaud, les rails se déforment et il faut parfois arrêter les TGV : je ne sais pas quelle est la solution. Et sur les aéroports, le bitume peut ramollir dans les scénarios les plus extrêmes.

S’il fallait une mesure de gouvernance, ce serait la planification écologique, au sens français : définir où nous voulons aller, les étapes, le cap

Quel secteur est le plus en retard ?

L’agriculture, sans aucun doute : c’est le secteur le plus directement touché, aussi par l’effondrement de la biodiversité. Chez Carbone 4, le monde agricole n’est venu frapper à notre porte que ces dernières années, une fois touché lui-même. C’est pourtant aussi un gros émetteur : méthane, protoxyde d’azote, CO₂. Réduire suppose moins d’engrais, moins d’élevage bovin et plus d’agroécologie.

Après l’été 2026, les sols n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures. L’eau va-t-elle devenir un sujet économique ?

L’eau va devenir un sujet social, écologique et économique. Les agriculteurs bénéficient d’une eau quasiment gratuite : ils puisent dans les nappes sans en supporter le coût. Je l’écrivais déjà il y a presque vingt ans. Dans une même région, un golf peut payer l’eau grâce à ses clients, quand l’agriculteur d’à côté ne survit pas faute d’y avoir accès. Cela devient un problème social et politique.

Quelles populations sont les plus exposées ?

Dans le monde, ce sont celles des régions intertropicales, très largement les pays les plus pauvres. En Inde, la modification du régime des moussons sera un véritable calvaire. En France, c’est une question de pouvoir d’achat : quand une commune devient inassurable, partir peut être la solution, encore faut-il en avoir les moyens.

La transition est-elle un frein ou un accélérateur face aux tensions géopolitiques ?

Cela fait très longtemps que nous expliquons que réduire nos achats d’énergies fossiles améliore notre indépendance. Le libre-échange suppose des acteurs de bonne foi, ce que contredisent les stratégies de domination de Trump, Xi Jinping ou Poutine. Et l’énergie est un bien dont on ne peut pas se passer : sans elle, l’économie s’arrête. Nous l’avons vu pendant le Covid : les secteurs les plus touchés par la pandémie et les restrictions sanitaires ont contribué à une perte de 5 à 6 points de PIB en France en 2020.

Si l’on ne devait prendre qu’une seule décision dans les cinq prochaines années pour mieux vivre avec l’inévitable, laquelle serait-ce ?

Il n’existe pas de mesure magique. S’il fallait une mesure de gouvernance, ce serait la planification écologique, au sens français : définir où nous voulons aller, les étapes, le cap. On ne change pas toutes les voitures du jour au lendemain. Si les acteurs subissent sans cesse des revirements politiques, ils ne font finalement pas grand-chose. Il faut de la cohérence dans la durée.

La transition aura bien lieu, Jean-Pierre Gonguet et Alain Grandjean, Calmann-Lévy, parution annoncée le 13 janvier 2027.

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