Le sol est décapé, l’eau y stagne, brune et boueuse, et de longs fossés balafrent le terrain. À Muhos, dans le nord de la Finlande, 330 hectares de forêt ont disparu avant qu’une seule étude d’impact environnemental ne soit bouclée. À Otanmäki, dans la commune de Kajaani, près de 200 autres. Selon l’Association finlandaise pour la conservation de la nature (SLL), environ 250 000 arbres sont tombés d’un côté, 150 000 de l’autre, pour préparer deux campus de données de Google.
Ces images tournent en boucle dans les médias finlandais depuis début octobre. Elles jurent avec celles du 9 septembre : confettis, sourires et annonce par Google du plus gros investissement de son histoire en Finlande, 13 milliards d’euros dans des centres de données. Le premier ministre conservateur, Petteri Orpo, saluait alors les « nombreux emplois » et les « importantes recettes fiscales » promis. Il parle aujourd’hui d’une « douche froide ».
Le 18 septembre, l’Agence finlandaise des licences et de supervision (LVV) demande des explications à la commune de Muhos, à la ville de Kajaani et à Tuike Finland, la filiale de Google qui pilote les projets. Le 6 octobre, elle demande l’arrêt des opérations modifiant le terrain : abattage, décapage des sols, pistes d’accès, zones de stockage et fossés. Elle fixe au 23 octobre l’échéance ultime pour leur suspension. Ces travaux doivent rester interrompus tant que les évaluations d’impact exigées par la loi ne sont pas achevées. Google affirme avoir cessé son activité dès le 6 octobre et l’a confirmé à l’autorité le 14 octobre. La reprise dépendra notamment de l’achèvement des évaluations et de l’obtention des autorisations requises.
Le 29 octobre, la police d’Oulu ouvre une enquête pénale portant sur les activités menées à Muhos. Les faits sont examinés sous la qualification de dégradation environnementale présumée, tandis que d’autres infractions pourraient être retenues au cours de l’enquête. Des « ambiguïtés et lacunes » ont notamment été constatées dans le drainage et la gestion de l’eau. Cinq signalements sont parvenus à la police, dont un de la LVV. Un point d’étape est prévu en décembre et l’enquête pourrait se poursuivre jusqu’en 2027.
Google plaide la bonne foi, la commune dément
Google, lui, s’est excusé sans reconnaître d’infraction. Son directeur pour la Finlande, Antti Järvinen, a présenté ses regrets dans la presse locale, tout en assurant que le groupe jugeait ses coupes conformes à la loi et que les autorités connaissaient ses plans. L’entreprise invoque une disposition du droit de la construction qu’elle estimait applicable aux travaux préparatoires, ainsi qu’une déclaration d’utilisation forestière déposée en amont. Elle promet de replanter 130 hectares à Muhos.
La commune de Muhos a toutefois précisé n’avoir délivré aucune autorisation pour les travaux modifiant l’environnement. Les documents d’urbanisme de Muhos et d’Otanmäki font l’objet de recours et ne sont donc pas définitifs. Selon Kai Kokko, professeur de droit environnemental à l’université d’Helsinki, le recours place en outre le site de Muhos sous interdiction de construire. Google avait demandé dans cette commune une autorisation paysagère, qui ne lui a pas été accordée. Sur le seul site de Muhos, qui s’étend sur 571 hectares, Google prévoit neuf bâtiments.
Et le précédent n’arrange rien : selon la chaîne publique Yle, Tuike avait déjà abattu sans autorisation, en 2018 et 2019, des arbres servant notamment de couloirs, de zones d’alimentation et de sites de nidification à des écureuils volants protégés, lors de l’extension du centre de Hamina.
Un gouvernement pris à son propre piège
À Muhos, des riverains ont signalé au Guardian des eaux brunes s’écoulant vers un ruisseau qui alimente la rivière Oulujoki. À Otanmäki, une habitante a affirmé au quotidien britannique que des loups s’étaient rapprochés du village après la destruction de leur couvert forestier. « C’est de l’arrogance pure et c’est incroyable », a lancé Hanna Halmeenpää, présidente du conseil d’administration de la SLL, au Guardian. Plus de 96 000 personnes ont signé une pétition réclamant un encadrement renforcé des data centers et une contribution financière pour indemniser les communes touchées.
Le gouvernement, lui, se retrouve à gérer un incendie qu’il a contribué à allumer. Froid, électricité bas carbone, stabilité politique : la Finlande a fait de ces atouts un argument de vente, et les autorités examinent aujourd’hui 145 projets de nouveaux centres de données à différents stades de planification, dans un pays de moins de 6 millions d’habitants. Google, qui exploite déjà celui de Hamina depuis 2009, avait acquis 1 400 hectares à Kajaani et Muhos en 2024, puis 900 hectares supplémentaires à Vaala en février.
Il faut désormais rassurer sans fermer la porte. Veli-Matti Uski, directeur général au ministère de l’Environnement, a confié au Guardian que l’exécutif était prêt à proposer des modifications législatives si nécessaire. Le gestionnaire du réseau Fingrid, de son côté, anticipe une hausse de la consommation d’électricité pouvant atteindre 40 % par rapport à son niveau de 2025 si tous les projets disposant d’un accord de raccordement se concrétisent. À cinq mois des élections législatives du 18 avril 2027, les data centers menacent de s’inviter dans la campagne.




