Au Royal Monceau, ce 20 octobre, l’ambiance feutrée contraste avec les premières passes d’armes politiques. Lors de cette première édition de TIME Climate, des responsables de plusieurs sensibilités débattent dans une première table ronde du financement de la transition écologique et de la rénovation des bâtiments scolaires, tout en s’opposant sur le bilan des dernières années.
« Il faut arrêter de penser que la transition écologique a un coût et plutôt la voir comme un investissement », entame Agnès Pannier-Runacher, députée du Pas-de-Calais, ancienne ministre de la Transition écologique et co-responsable du programme de Gabriel Attal. Elle prend notamment l’exemple du Fonds Chaleur, qui soutient les projets de production de chaleur et de froid renouvelables et de récupération d’énergie. « On a déposé un amendement de 1 milliard d’euros là-dessus, et on voit que c’est un retour direct sur investissement dans les mois qui suivent, qui se traduit par des recettes fiscales en plus. On devrait se précipiter sur ces projets-là », insiste-t-elle.
La rénovation énergétique des écoles s’impose rapidement comme un autre enjeu majeur. « 15 % des écoles sont des passoires thermiques, c’est pour ça qu’on a lancé il y a deux ans un programme de rénovation thermique qui fonctionne très bien mais qui doit aujourd’hui être accélérer », explique l’ancienne ministre.
Autour de la table se trouvent également Christophe Béchu, maire d’Angers, ancien ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires et co-directeur de campagne d’Édouard Philippe ; Michaël Weber, sénateur socialiste de la Moselle, chargé du projet de transition écologique de Raphaël Glucksmann ; et Julie Laernoes, députée de Loire-Atlantique et cheffe de file des écologistes sur les questions d’énergie et de climat.
Le ton monte lorsque Julie Laernoes interpelle ses adversaires sur leur bilan écologique au sein du gouvernement d’Emmanuel Macron. Les échanges quittent le terrain des solutions pour revenir sur les responsabilités politiques. Agnès Pannier-Runacher répond sans esquiver la critique : « Le budget de l’écologie a doublé depuis 2017. Est-ce que c’est suffisant ? Non. On partage tous cet avis, mais cela reste une augmentation ». Une comparaison à nuancer, car le périmètre de ce budget a évolué depuis 2017, avec notamment l’intégration de dépenses énergétiques auparavant comptabilisées séparément.
Malgré ces divergences, l’urgence de la rénovation des établissements scolaires constitue un terrain d’entente. Michaël Weber défend notamment la végétalisation des bâtiments, qu’il souhaite étendre aux collèges et aux lycées : « ça a déjà été fait dans les écoles et c’est un succès ! Maintenant ce que l’on souhaite faire, c’est le développer pour les collèges et les lycées ».
Reste à savoir qui financera ces transformations. Les bâtiments scolaires publics relèvent des collectivités locales : les communes pour les écoles, les départements pour les collèges et les régions pour les lycées. Leur rénovation représente pour elles des dépenses importantes. Pour répondre à cette difficulté, Julie Laernoes défend un investissement massif dans les lycées : « Nous proposons de mettre 5 milliards d’euros sur la rénovation du bâti des lycées car il y a une vraie nécessité ».
Christophe Béchu soulève, lui, la question de l’évolution démographique et s’interroge sur le maintien de l’ensemble des écoles dans un contexte de baisse des effectifs. L’ancien ministre rappelle aussi le programme EduRénov, lancé en 2023 pour accompagner la rénovation énergétique des bâtiments scolaires.
Derrière nos vêtements, une industrie qui pollue
Après les joutes politiques, les échanges changent de registre. Sur les pollutions liées à l’industrie textile, les intervenants se rejoignent davantage dans le constat des dommages environnementaux et de la nécessité d’agir. Quelques mois après le scandale Shein de novembre 2025, qui avait conduit le gouvernement à engager une procédure de suspension de la plateforme après la découverte de produits illicites, la France s’est dotée d’une loi visant à limiter l’impact environnemental de la mode éphémère. Mais au-delà de la régulation, c’est toute une industrie qui est questionnée.
Sur scène, la journaliste Laurie Cholewa accueille Yann Rivoallan, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, et Kenneth Bourienne, secrétaire général du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Visages fermés, les deux intervenants dressent pour TIME Climate un constat préoccupant : les conséquences de la production textile dépassent largement les frontières européennes.
70 % des vêtements que l’on porte sont issus de la pétrochimie
La pollution commence dès la fabrication. Une grande partie des vêtements vendus en Europe est produite à l’étranger, tandis que les matières synthétiques occupent une place croissante dans les collections. « 70 % des vêtements que l’on porte sont issus de la pétrochimie », rappelle Yann Rivoallan. Il dénonce également l’omniprésence du polyester : « Maintenant, il y a une nouvelle mode qui, à 90 %, est composée de polyester, et c’est astronomique. »
Ce recours aux matières synthétiques accompagne un modèle fondé sur le renouvellement rapide des collections. Les plateformes à bas prix, comme Shein, en sont devenues le symbole. « Shein, c’est 40 milliards de chiffre d’affaires, et ils déversent des millions de vêtements en polyester en France, qui sont aussi rapidement achetés que jetés », affirme Yann Rivoallan.
Une fois abandonnés, ces vêtements ne disparaissent pas. Une partie des textiles usagés est exportée vers d’autres pays, où leur traitement représente un défi environnemental supplémentaire. « L’Afrique est devenue la poubelle du monde : tous les textiles que nous ne voulons plus se retrouvent là-bas dans la nature, dans la mer, et on se rend compte que ça pose des dégâts impressionnants », dénonce Kenneth Bourienne.
Le recyclage ne suffit pas à absorber ces volumes de déchets. Pour Yann Rivoallan, il faut donc interroger le modèle lui-même : « On peut tourner ça dans tous les sens, mais à quoi ça sert de faire tourner ces plateformes qui vendent à 90 % des vêtements dangereux pour nous ? ». Pour lui, une mesure forte doit être prise : « Là il faut faire évoluer notre droit avec une loi qui interdit la publicité de ces sites de mode éphémère.»
Microplastiques et cancer : les questions encore ouvertes de la recherche
Les notes du violon de Manon Galy s’élèvent dans la salle du Royal Monceau tout en accompagnant la voix d’Isabelle Adjani. Pour cette séquence consacrée à Octobre rose, l’actrice a enregistré un message spécialement pour TIME Climate : « Le plastique n’est pas seulement autour de nous, il est en nous. » Quelques mots qui donnent le ton d’une table ronde consacrée aux liens entre pollution plastique, santé des femmes et cancer du sein.
Journaliste et marraine d’Octobre rose, Laurie Cholewa anime les échanges sur les effets des microplastiques et des nanoplastiques sur l’organisme. La synthèse de No More Plastic cite notamment une étude publiée en juin 2026 dans la revue Apoptosis : chez huit patientes atteintes d’un cancer du sein, certains microplastiques étaient plus abondants dans les tissus tumoraux que dans les tissus voisins. Des résultats préoccupants, qui appellent à mieux documenter le rôle causal éventuel de ces particules dans l’apparition ou la progression de la maladie chez l’humain. « On manque d’informations, il faut qu’on l’étudie encore plus », souligne Caroline Mercier, directrice générale de RoseUp, une association qui accompagne les femmes touchées par le cancer.
Pour mieux prévenir la maladie, il faut aussi comprendre les facteurs de risque. « Pourquoi moi ? Voilà la question que ces femmes nous posent à l’annonce du diagnostic. Car, on le rappelle, 40 % des cancers sont évitables ! », souligne-t-elle. Cette estimation concerne les facteurs de risque connus sur lesquels il est possible d’agir, notamment le tabac, l’alcool, l’alimentation et certaines expositions environnementales.
Pour mieux cibler la prévention, Caroline Mercier plaide également pour une connaissance plus fine des cancers selon les territoires. Les données restent en effet incomplètes : les estimations régionales et départementales publiées en 2019 portent sur la période 2007-2016, tandis que les registres locaux ne couvraient jusqu’ici que 20 à 24 % de la population, selon les cancers. « Or cette donnée nous est nécessaire pour savoir si on peut éventuellement avoir une action sur son lieu de résidence », explique-t-elle.
À la fois climatique, environnemental et sanitaire, le défi posé par les plastiques appelle des efforts à tous les maillons de la chaîne, de la production aux usages et au traitement des déchets. Leur omniprésence rend cette transformation complexe et oblige chaque secteur à revoir ses pratiques. Dans l’hôtellerie, les échanges portent notamment sur la réduction des plastiques à usage unique. « Aujourd’hui nos hôtels sont des lieux où se font ces transformations », explique Sophie Galharret, vice-présidente chargée du développement durable pour Sofitel, MGallery et Emblems.
Alexandre Musso, vice-président chargé du développement durable pour l’Europe et l’Afrique du Nord chez Accor, évoque de son côté la disparition des petits flacons individuels de shampooing. Un exemple de changement des usages parmi d’autres, dans une transformation qui doit aussi concerner les volumes et la conception des produits et leur devenir après utilisation.
Entre divergences politiques, propositions de rénovation et interrogations sanitaires, cette première édition de TIME Climate a montré combien la transition écologique touche déjà le quotidien. Elle a aussi rappelé la diversité des enjeux et leur imbrication : pour avancer, responsables politiques, chercheurs, associations et entreprises devront travailler de concert.




