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L’instant T de Sarah Poniatowski

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Rédacteur en chef
Sarah Poniatowski @SandrineGomez
L’entrepreneuse à la tête de Maison Sarah Lavoine lève le voile sur le coup de téléphone qui lui a permis d’embrasser sa propre voie.

Paris est à l’heure de l’été indien. La rentrée est passée, septembre aussi, mais la douceur s’étire encore un peu et le soleil se cogne aux murs de la basilique Notre-Dame-des-Victoires au cœur du deuxième arrondissement parisien.
Comme chaque matin, l’entrepreneuse est passée d’une rive à l’autre à vélo. « Paris m’émerveille toujours » admet celle qui prend toujours soin d’observer le ciel et ses nuances et ne réfléchit pas à deux fois pour freiner la cadence et immortaliser un coucher de soleil. « Il faut continuer à s’émerveiller sinon le temps est long, non ? » glisse-t-elle, une tasse de thé à la main, installée sur la banquette du café-boutique qui porte son prénom. Un concept parmi d’autres qu’elle décline depuis près de vingt ans avec un studio, une marque reconnaissable par ses couleurs dont elle est la première ambassadrice. Assez pour vouloir en comprendre le point de départ.

Quel est l’instant qui a changé le cours de votre trajectoire ?
Le jour où j’ai appelé ma mère, à la tête d’un bureau d’architecture d’intérieur, pour lui demander de travailler à ses côtés.
Jusque-là, je n’envisageais pas du tout de faire de l’architecture d’intérieur, de la décoration, encore moins de créer une marque.

On se souvient souvent des détails d’un moment marquant. Est-ce votre cas ?
Je me souviens avoir mon bébé dans les bras et m’être demandé : « Qu’est-ce que je peux faire ? » Je cherchais une direction.
J’ai donc appelé ma mère. Elle avait ses bureaux rue de Bourgogne à Paris et je suis arrivée discrètement comme stagiaire. Je crois d’ailleurs être restée stagiaire pendant deux ans.

Qu’est-ce qui vous a poussé à avoir cette démarche ?
J’avais 24 ans, je venais d’avoir mon premier enfant. À cette époque-là, on déménageait tous les ans et ma mère m’a dit : « À force de faire les choses pour toi, apprends à faire pour les autres. » Il y avait quelque chose qui s’opérait de façon assez naturelle. Encore aujourd’hui, dès que j’ai terminé une maison, j’ai envie d’en imaginer une autre, j’ai besoin de bâtir autre chose. Je n’ai jamais été quelqu’un de très inactif, mais c’est compliqué de trouver sa voie lorsqu’au départ on s’intéresse à beaucoup de choses différentes. Je m’étais mariée assez jeune, à 21 ans. Je ne me voyais pas être femme au foyer ou femme de.
Ce n’était pas mon truc. Les gens qui venaient chez moi me disaient que c’était beau, et au fur et à mesure, j’ai compris que j’avais une appétence pour cela.

Comment se sont passés vos premiers pas ?
C’est une bonne école car une mère n’est pas forcément la personne la plus tendre avec vous. Il faut être irréprochable.
Elle était très exigeante et m’a tout de suite emmenée avec elle sur les chantiers. On réalise alors que gérer des équipes, ce n’est pas la même chose que choisir un tissu et trois canapés.

Ce que cela vous a appris ?
Ce qui était formidable, c’est qu’elle travaillait depuis toujours avec les mêmes personnes, des équipes d’hommes avec lesquelles j’ai moi-même continué à travailler pendant des années. Je les appelais « les Tontons flingueurs ». Ils étaient extraordinaires. Il y avait notamment un plombier de père en fils, un menuisier… On avait l’impression d’avoir affaire à Jean Gabin, Lino Ventura.  J’ai adoré travailler avec eux.

« C’est compliqué de trouver sa voie lorsqu’au départ on s’intéresse à beaucoup de choses différentes »

Votre père était directeur de Vogue, le goût est aussi une histoire de transmission.
Effectivement, j’ai eu la chance de grandir dans un univers où l’on a guidé et éduqué mon œil au beau. J’ai toujours été emmenée dans les musées, les expositions. Je pense que c’est quelque chose qui s’acquiert. J’ai d’ailleurs reproduit cela avec mes trois enfants car je trouve que c’est une chance d’éduquer son œil à cela.

Quel autre chemin auriez-vous pu prendre ?
Je n’ai jamais été quelqu’un de très inactif et c’est compliqué de trouver sa voie lorsqu’au départ on s’intéresse à beaucoup de choses différentes. J’ai voulu écrire pendant longtemps. Je trouve qu’il y a une liberté dans l’écriture… J’ai édité quatre ouvrages, mais ce ne sont pas des romans.

Vous êtes partie à 19 ans prendre des cours de théâtre à New York. Ce n’était pas pour vous ?
Je suis contente de ne pas avoir pris cette voie. Cela aurait été très difficile d’être dans l’attente du désir de l’autre. Je n’aurais pas pu attendre qu’un réalisateur m’appelle, je suis trop impatiente pour ça.
Aujourd’hui, c’est moi qui crée et ensuite je montre ce dont j’ai envie.
En revanche, l’expérience du théâtre me sert énormément au quotidien. Maison Sarah Lavoine est devenue très incarnée, je communique beaucoup et le fait d’avoir pris des cours de théâtre m’aide énormément en ce sens.

 

portrait sarah poniatowski credit sandrine gomez 6 L'instant T de Sarah Poniatowski
Sarah Poniatowski @SandrineGomez

Vous avez eu l’habitude de déménager très souvent. Que cela dit-il de vous ?
Cela m’a énormément nourrie. C’est un éternel recommencement et j’adore ça. Certaines personnes trouvent leur décoration parfaite, et ça les stabilise. Moi, c’est l’inverse. J’ai besoin de cette dynamique : refaire, transformer.
Je regarde tout le temps des appartements, des maisons… Cette curiosité me plaît. Le changement ne me paraît pas du tout insurmontable, même si je comprends que ça puisse l’être pour beaucoup de personnes.
Au bureau, lorsque l’on déménage, je sens bien que c’est très angoissant pour les équipes. Le déménagement fait notamment partie des grandes sources d’angoisse avec le deuil et le divorce. A contrario, ça m’a nourrie et construite.

Est-ce une manière de vivre plusieurs vies en une ?
Oui. Je ne veux pas m’inscrire dans une routine. Quand je suis installée dans quelque chose, j’ai besoin de changer une couleur, de faire tourner les choses. C’est encore vrai aujourd’hui. Ma névrose n’est pas réglée (rires). Au début, je déménageais quasiment tous les ans.
En revanche, avec mes enfants, je suis toujours restée dans le même quartier. Ils ont donc gardé les mêmes écoles, leurs habitudes. J’avais vraiment un périmètre de quelques rues.

« Une atmosphère, un décor peuvent paraître superficiels pour certains, mais psychologiquement, cela peut avoir beaucoup d’importance »

Qu’est-ce qu’un changement de décor provoque chez vous ?
Les lieux correspondent à des étapes de construction, de réalisation.
Je suis très attachée aux lieux que j’ai connus et que je transmets à mes enfants, que ce soit sur le bassin d’Arcachon, où nous sommes depuis plusieurs générations, ou le Maroc, qui est aussi un lieu auquel je suis très attachée. Dans les maisons que l’on bâtit, que l’on construit ou que l’on transforme, il y a souvent les vacances, les amis, la famille. On se crée des souvenirs très importants.
Je suis moins attachée aux appartements parisiens qu’aux maisons. Dans une maison, ce sont des anniversaires, des Noëls en famille, des moments avec les amis. Le plus précieux pour moi.

Est-ce aussi un biais pour laisser certains moments derrière soi ?
Oui, un lieu peut permettre de nettoyer certaines choses.
Une atmosphère, un décor peuvent paraître superficiels pour certains, mais psychologiquement, cela peut avoir beaucoup d’importance.

Certains changements vous ont marqué plus que d’autres ?
À quelques semaines de Noël, un appartement dans lequel nous vivions a entièrement brûlé. Ma fille de six ans était à l’intérieur avec sa nourrice lorsque l’incendie s’est déclaré après qu’une bougie a pris feu.
Je me suis retrouvée avec ma fille sous le bras et un carton de vaisselle cassée, nous sommes repartis de zéro. Là, c’était un grand nettoyage, au sens le plus extrême du terme.
Lorsque vous réemménagez ensuite et que vous n’avez plus un livre, plus un vêtement, vous vous rendez compte que vous n’avez pas besoin de tout cela.

Pour autant, vous avez une marque de décoration.
Je prêche un peu contre ma paroisse mais nous sommes dans une société où l’on consomme et où l’on entasse énormément de choses. Le fait d’avoir tout perdu vous ramène vraiment à l’essentiel. Et déménager régulièrement permet aussi de ne pas trop entasser. Je trie et donne beaucoup. Je ne me retrouve pas avec des montagnes de choses et ça ne m’enlève aucun souvenir.

 

Si vous deviez retenir un projet signifiant ?
C’est difficile, il y en a tant. Remporter le concours pour les bureaux de L’Oréal Luxe : 45 000 mètres carrés de bureaux à réaliser alors que je n’avais jamais fait cela de ma vie. Nous avons répondu à l’appel d’offres, franchi toutes les étapes du concours et nous avons gagné.
À l’époque, nous étions tout petits face à des géants.
Je me souviens aussi du moment où j’ai appris que nous avions gagné. On devait nous donner la réponse un vendredi, le jour d’un match de l’équipe de France lors du Mondial 2014. Aucun coup de téléphone n’arrivait, donc tout le monde était parti du bureau. Chacun était rentré chez soi et de mon côté, j’étais partie chez des amis. Là, je vois un numéro que je ne connaissais pas s’afficher. C’était le directeur immobilier, qui m’appelait pour me dire que nous avions gagné. Ma première réaction a été de lui demander : « Vous ne regardez pas le match ? » (rires).

D’où vient ce bleu auquel on vous associe ?
Il m’a frappée en Inde où les couleurs sont tellement belles.
C’est un bleu canard que j’ai vu porté sur un sari orange et bleu, assez pour que je le prenne en photo.
À l’époque, nous travaillions sur le graphisme de la marque, nous n’avions ni Instagram ni Pinterest, donc je découpais beaucoup les magazines et photos. J’avais donné cette image au graphiste comme inspiration. Puis, il m’a fait plusieurs propositions de logos et j’ai choisi cette couleur.

Comment maintenez-vous l’équilibre entre la création artistique et le rôle de cheffe d’entreprise ?
Cette double casquette est parfois compliquée. Il y a la créatrice, ou l’actrice de la maison, et la présidente. Je n’ai jamais appris à être présidente. Heureusement, j’ai de super équipes, un formidable directeur général et je suis très entourée. Ils sont aussi là pour me canaliser.
J’essaie de me garder au moins 10 % de liberté car la création ne se commande pas. Quand vous avez une envie ou l’instinct de faire tel objet à tel moment, j’essaie de m’octroyer cet espace de liberté.

« Mon éducation m’a appris à ne pas me plaindre. On ne rentre pas chez soi en disant : « Je suis lessivée. » On garde le sourire, on encaisse »

Le fait d’être autodidacte est-il devenu une force ?
Sans aucun doute car j’ai cette liberté et je ne m’interdis rien. Nous pouvons créer un tee-shirt, un sac, une paire de baskets, de la maroquinerie aussi bien que des luminaires.
Peut-être que si j’étais passée par une école, je serais restée davantage centrée sur le produit, alors que l’idée était vraiment de créer une maison à part entière.

Si l’un de vos trois enfants vous appelait demain pour vous demander de lui apprendre votre métier, par quoi commenceriez-vous ?
J’adorerais ! Mais je pense déjà qu’ils ne se rendent pas compte du travail que cela représente. Mon éducation m’a appris à ne pas me plaindre. On ne rentre pas chez soi en disant : « Je suis lessivée. » On garde le sourire, on encaisse.
Professionnellement, je pense que c’est une force mais cela induit aussi que vous ne montrez pas votre part de vulnérabilité.
Je pense que mes enfants doivent parfois se dire que tout cela est assez facile, alors que cela ne l’est pas du tout.
Donc, pour commencer, je leur montrerai l’envers du décor.
Dans l’esprit de cette émission de télévision Vis ma vie : ce serait un peu cela : « Accompagne-moi pendant une semaine et ensuite, on verra ».

« Sur les réseaux sociaux, quelque chose peut se créer en un instant et être oublié deux secondes plus tard. On montre que tout est beau, alors que derrière, il y a énormément de travail. »

Vous souhaitez leur transmettre le goût de l’effort ?
Oui. Sur les réseaux sociaux, quelque chose peut se créer en un instant et être oublié deux secondes plus tard.
On montre que tout est beau, alors que derrière, il y a énormément de travail. Je veux qu’ils aient conscience que la vie n’est pas facile et que le plus important n’est pas la notoriété. Ce qui compte, c’est le travail. Il ne faut pas confondre la notoriété avec ce que l’on possède réellement. Quoi qu’il arrive, on travaille. Et tant qu’à faire, si c’est possible, autant avoir la chance de travailler dans un univers qui nous plaît.

Un instant à vivre demain ?
J’adorerais créer un petit groupe hôtelier. Ce serait un peu la suite logique entre le studio et la marque : créer un petit hôtel, puis en faire d’autres. J’adorerais aussi imaginer un projet à la montagne, je ne l’ai jamais fait, ou des resorts au bord de la mer. J’aimerais beaucoup travailler sur la mobilité. Aujourd’hui, je travaille sur des bateaux, mais j’aimerais aller encore plus loin.
J’adorerais travailler avec Air France sur un avion, comme Andrée Putman avait pu travailler sur le Concorde, ou travailler sur des trains, le métro… Des lieux que les gens utilisent au quotidien.
Je trouve important de donner accès au beau au plus grand nombre. C’est ce que faisait Prisunic dans les années 1970, ce que Monoprix continue de faire aujourd’hui. Quand nous réalisons des collections avec Monoprix, l’idée est vraiment celle-là : donner accès au beau au plus grand nombre, sans qu’il soit réservé à une élite.

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