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Arnaud Caudoux (Bpifrance) : « Dans un monde marqué par l’outrance, l’Europe ne peut pas rester bien sage au premier rang »

Arnaud Caudoux, directeur général adjoint de Bpifrance
Arnaud Caudoux, directeur général adjoint de Bpifrance
À quelques jours de BIG, consacré cette année au « culot », Arnaud Caudoux, directeur général adjoint de Bpifrance, appelle l’Europe à retrouver le goût du risque pour rester dans la compétition technologique mondiale.

Avoir du culot, mais sans basculer dans la transgression. Pour Arnaud Caudoux, l’Europe doit apprendre à prendre davantage de risques sans renoncer à ses règles ni chercher à imiter les États-Unis ou la Chine. Un équilibre devenu plus difficile à trouver à mesure que la compétition technologique s’accélère et que les capitaux nécessaires explosent. À l’approche de BIG, le directeur général adjoint de Bpifrance revient sur les cartes que la France peut encore jouer, notamment dans l’intelligence artificielle, et sur les moyens de faire émerger de nouveaux champions européens.

Vous avez choisi le « culot » comme thème de BIG cette année. Pourquoi ce mot, et qu’est-ce qu’il dit de ce dont les entrepreneurs français ont besoin aujourd’hui ?

Cette idée résonne bien au-delà de l’actualité. Créer une entreprise a toujours été une forme d’audace. Entreprendre, c’est accepter de se lancer avant d’avoir toutes les certitudes, de sauter avant d’avoir complètement déployé son parachute.

Les incertitudes géopolitiques, économiques et climatiques rendent évidemment le saut plus risqué aujourd’hui. Mais l’histoire montre que c’est souvent dans ces périodes de bouleversement que naissent les plus grandes opportunités.

Notre évènement BIG, organisé à l’Accor Arena le 8 octobre, est une invitation à faire preuve de davantage de culot. Nous en manquons peut-être encore un peu en France et en Europe par rapport à d’autres écosystèmes, notamment aux États-Unis, où la culture du risque et de l’ambition est davantage ancrée.

Cette invitation à oser résonne dans un monde où certains dirigeants font de la transgression une méthode politique. Pour les entrepreneurs européens, faut-il aussi rompre avec certaines règles ou défendre une autre conception de l’audace ?

Il faut distinguer l’audace, le culot et la transgression. Nous ne disons pas aux entrepreneurs qu’ils doivent transgresser les règles, comme le font aujourd’hui certains responsables politiques notamment outre-Atlantique. Avoir du culot ne signifie pas s’affranchir des valeurs ou de la loi. Il y a eu, dans l’univers des start-up, cette culture du « je casse d’abord et je m’excuse ensuite ». Ce n’est pas ce que nous défendons.

Pour autant, dans un monde marqué par l’outrance, l’Europe ne peut pas rester spectatrice. Elle ne peut pas rester bien sage au premier rang pendant que les autres accélèrent.

Elle doit inventer sa propre voie, entre un modèle américain largement porté par les acteurs privés et un modèle chinois beaucoup plus centralisé. Notre défi consiste à encadrer l’innovation sans la freiner, tout en essayant d’en suivre le rythme et en trouvant le juste équilibre entre protection, compétitivité et rapidité d’exécution.

Si cette audace doit se traduire par des paris industriels, lesquels faudrait-il prendre aujourd’hui ? Dans quels domaines la France peut-elle encore faire émerger des entreprises capables de s’imposer à l’international ?

Toutes les verticales de la deeptech sont stratégiques parce qu’elles touchent directement à notre autonomie technologique et industrielle : intelligence artificielle, quantique, spatial, santé, nouvelles industries ou encore sciences du vivant.

Nous devons être lucides : aucune économie n’est totalement indépendante. L’objectif n’est pas l’autarcie mais l’autonomie stratégique. Nous devons préserver la maîtrise des maillons critiques de nos chaînes de valeur afin de rester en capacité de décider, de négocier et d’agir dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.

L’IA est aujourd’hui au cœur de cette compétition. Quelle bataille la France et l’Europe peuvent-elles réellement gagner face aux États-Unis et à la Chine ?

Nous sommes dans la dernière ligne droite d’un 100 mètres. Le retard de l’Europe ne se compte plus en années, mais en mois.

Nous ne gagnerons probablement pas cette course uniquement par la puissance financière face à des acteurs capables de mobiliser des centaines de milliards de dollars. Mais certaines entreprises chinoises ont démontré qu’il était possible d’innover très vite avec des moyens plus limités, ce qui montre que la compétition n’est pas entièrement figée.

L’Europe dispose d’atouts réels : des chercheurs de niveau mondial, une concentration remarquable de talents, notamment français, et la capacité de déployer sur son territoire les infrastructures nécessaires à une plus grande autonomie.

Nous ne sommes peut-être pas aujourd’hui en tête sur les modèles les plus avancés, mais la création de valeur liée à l’IA ne se résumera pas aux seuls modèles. Les usages, l’intégration dans les entreprises et les applications sectorielles constituent encore un immense terrain de conquête.

Mistral vient de lever 3 milliards d’euros dans un tour de table mené par Samsung, auquel participe Bpifrance. Ces capitaux internationaux renforcent-ils notre souveraineté ou créent-ils de nouvelles dépendances ?

J’ai plutôt tendance à y voir une reconnaissance. Si de grands acteurs internationaux s’intéressent à nos start-up, c’est qu’elles ont acquis une crédibilité et une portée mondiales. Compte tenu des montants nécessaires pour se développer dans l’intelligence artificielle, nous sommes obligés de mobiliser des capitaux internationaux.

Cela reste néanmoins frustrant. Nous ne disposons pas d’une épargne retraite suffisamment orientée vers ce type d’investissements ni de plateformes européennes de capital-risque d’une taille comparable à celles des États-Unis. Le développement de la retraite par capitalisation me paraît être une évidence : c’est à la fois une réponse aux difficultés de financement de nos systèmes de retraite et un moyen de mettre davantage de capitaux à la disposition des entreprises innovantes.

La construction d’un véritable marché européen des capitaux va également dans le bon sens. Elle permettrait de déployer plus facilement ces financements à l’échelle du continent, mais le chantier réglementaire reste extrêmement complexe.

La Commission européenne vient également de proposer un European Innovation Act pour faciliter le financement et l’accès au marché des innovations. Que faudrait-il changer en priorité pour faire émerger davantage de champions européens ?

Le premier enjeu est celui de l’accès aux marchés. Nous voyons monter partout la question de la souveraineté économique et de la capacité des acteurs publics à faire davantage confiance aux entreprises européennes.

Le deuxième enjeu est celui du financement. Les entreprises innovantes ont besoin d’un volume de capitaux beaucoup plus important pour changer d’échelle.

Enfin, le troisième enjeu est la simplification. L’Europe doit éviter le piège d’une hyperréglementation qui finirait par pénaliser les acteurs qu’elle cherche à faire émerger.

La combinaison de ces trois leviers, commande publique, capitaux et simplification, est probablement la condition pour voir émerger davantage de champions européens.

Cette course à l’innovation suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Que dites-vous à ceux qui hésitent encore à entreprendre dans cette période de bouleversements ?

Mon premier conseil est simple : lancez-vous sans attendre ! Les périodes de rupture technologique sont souvent celles qui offrent les plus grandes opportunités entrepreneuriales. De nombreux modèles économiques conçus avant l’arrivée de l’intelligence artificielle vont devoir se réinventer.

L’IA générative a créé beaucoup de brouillard, mais c’est précisément dans ces périodes que les décisions peuvent être les plus fécondes. C’est quand tout bouge qu’il y a des places à prendre. Les mêmes interrogations existaient après l’éclatement de la bulle Internet au début des années 2000. Cela n’a pas empêché l’émergence d’une nouvelle génération d’entreprises qui ont transformé l’économie mondiale.

À l’approche de la présidentielle de 2027, quelles préoccupations vous remontent des entrepreneurs ? Et quelle est la réponse de Bpifrance à ces préoccupations ?

Cela dépendra évidemment de l’issue du scrutin. Les entrepreneurs nous font principalement part de leurs inquiétudes sur la fiscalité de l’innovation. Il existe un stress lié aux éventuelles mesures fiscales à venir et, plus largement, au poids de la dette publique.

Les missions de Bpifrance restent cependant bien comprises, notamment les aides à l’innovation que nous distribuons sous forme de subventions. Nous nous adapterons aux moyens que l’État sera prêt à nous allouer. J’ai néanmoins le sentiment que l’importance de la course à l’innovation et à la technologie est désormais comprise par l’ensemble des partis.

Quoi qu’il advienne, notre objectif restera le même : permettre aux entrepreneurs français d’innover, de grandir et de rivaliser avec les meilleurs au niveau mondial.

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