Quand Accor a lancé deux navires de 220 mètres sous la marque Orient Express, avec des nuits facturées 10 000 euros, Sébastien Bazin a su que le pari pouvait tourner court. « C’était extrêmement culotté. Il fallait oser et espérer que ça marche », confie à TIME France le PDG d’Accor, groupe qui donne son nom à l’arène parisienne où se tient, ce 8 octobre, la 12e édition de BIG. Pas question pour autant de confondre audace et improvisation. « Être culotté ne veut pas dire être talentueux, prévient-il. Le culot, c’est impulsif, c’est théâtral, mais il faut du coffre derrière. Vous pouvez être culotté, mais avant, il faut bosser. » Le tout, insiste-t-il, « à petites doses ».
Bpifrance, elle, a choisi de le servir en grand. Le rendez-vous annuel des entrepreneurs attend plus de 80 000 participants, contre plus de 75 000 l’an dernier, avec plus de 1 000 intervenants et 500 conférences ou ateliers. Son directeur général, Nicolas Dufourcq, voit dans ce mot le trait de la manière française d’entreprendre : malgré les crises, selon lui, tous les entrepreneurs prennent des risques chaque jour. Le thème tombe dans un climat moins euphorique. L’indicateur du climat des affaires est retombé à 96 en septembre, sous sa moyenne de long terme (100). Pourtant, les créations d’entreprises ont progressé de 6,5 % en août sur un mois et de 11,4 % sur douze mois.
Du coffre avant le culot
Marie Barsacq en connaît la mécanique. L’ancienne ministre des Sports (décembre 2024-octobre 2025), aujourd’hui au sein du groupe Paris Entertainment Company, remonte à 2018. Alors qu’elle travaille à Paris 2024, elle va voir la ministre de l’Éducation nationale pour lui proposer une semaine olympique et paralympique dans les écoles. Huit ans plus tard, elle figure toujours au programme scolaire. « Le culot doit s’accompagner de travail et de collectif, glisse-t-elle à TIME France. Il faut oser à plusieurs. » Dans son groupe, assure-t-elle, on laisse même aux salariés un droit à l’erreur. Son plus beau « coup de culot » ? Thierry Reboul, directeur de la créativité des cérémonies de Paris 2024, qui « a osé des choses que personne n’avait osées jusqu’à maintenant ».
Julia Sedefdjian, 31 ans, cheffe du restaurant parisien Baieta, une étoile au Michelin, a toujours avancé au culot. Premiers postes à responsabilité à 18 ans, première étoile en janvier 2016, à 21 ans : elle devient alors la plus jeune cheffe étoilée de France. Elle raconte à TIME France l’achat de son restaurant : la veille de la signature, le chèque de banque manquait. L’un de ses associés a filé en Martinique le récupérer pour qu’il soit sur la table le lendemain. « Bien sûr que j’y suis allée au culot ! », lance-t-elle. Elle refuse d’opposer l’audace aux règles de l’entreprise : le culot, plaide-t-elle, c’est innover et savoir proposer, pas désobéir. Son modèle : Anne-Sophie Pic, trois étoiles, qui a repris la maison familiale en sortant d’une école de commerce, « un énorme culot » pour une femme qui devait se faire respecter en cuisine.
Le prix du grand saut
Anne-Laure Kiechel, elle, a quitté le confort. Banquière chez Lehman Brothers, puis associée-gérante chez Rothschild, elle fonde fin 2018 Global Sovereign Advisory. Elle a 44 ans, démarre dans un coworking et se frotte à Lazard, Rothschild, McKinsey ou BCG. « Culot égale inconscience, probablement », reconnaît-elle auprès de TIME France. Elle n’a aucun regret, malgré la « peur du vide » et la solitude des décisions, même entourée de cinquante collaborateurs. Sur scène, elle a aussi observé un contraste : des hommes très assurés, des femmes qui doutent de leur prestation, « alors qu’elles étaient formidables ». Son constat : dans les entreprises centenaires, le culot se bride ; créer la sienne, c’est se donner « sa meute et sa troupe » pour faire vivre ses valeurs.
Sébastien Bougon, lui, en a fait un cahier des charges. L’ingénieur, passé par la concession du Stade de France puis par le groupe TF1, a lancé Flying Whales en 2012 : un dirigeable deux fois plus grand que Bercy. Il a fallu créer trois entreprises (un constructeur aéronautique, une compagnie aérienne, une société aéroportuaire), convaincre une cinquantaine de grands noms de l’aéronautique, s’engager sur un programme de dix ans et d’un demi-milliard d’euros, puis demander à l’autorité européenne de bâtir une base réglementaire pour certifier ce type d’appareil. « Flying Whales n’est que culot », résume-t-il à TIME France.
Pour lui, le culot est d’abord « le courage », mais aussi une force contagieuse : avec un bon projet, actionnaires et parties prenantes suivent. Il cite René Char et parle de « catalyseur de la chance ». Le plus dur, nuance-t-il, se joue dans les couches intermédiaires de management, sommées d’être rigoureuses et de limiter le risque ; au sommet, le dirigeant ou l’actionnaire peut le prendre.
Oser, oui. Mais avec quel argent ? Selon la Banque de France, 96 % des PME et 98 % des ETI ayant demandé un crédit d’investissement au deuxième trimestre 2026 en ont obtenu au moins 75 %. Les crédits aux entreprises progressaient encore de 3,8 % sur un an en juillet, mais le coût moyen des nouveaux financements remontait à 3,76 %. À BIG, le culot s’affiche en grand. Il faudra encore voir si les banques suivent au même rythme.



