Ads

Édition française du magazine TIME – Abonnement 1 an 4 n°, 41 € (économisez 10%)

Chez Hermès, une racine sort enfin du silence

Christine Nagel parfumeur Ginseng Biloba Hermès © Lee Whittaker
Christine Nagel parfumeur Ginseng Biloba Hermès © Lee Whittaker
Il aura fallu cinq ans à Christine Nagel pour faire parler une racine de ginseng. Avec cette nouvelle Hermessence, la parfumeuse associe une plante venue d'Asie au souvenir d'un arbre aux feuilles d'or et fait développer un ingrédient inédit en parfumerie. Une leçon de patience dans un secteur où tout s'accélère, et la preuve que le temps reste le plus précieux des luxes.

Sur les toits du 24, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Hermès cultive l’art de laisser faire la nature. Ou plutôt d’en donner l’impression. Dans ce jardin suspendu, les végétaux poussent avec une liberté soigneusement orchestrée, sans que rien n’attire l’attention sur le travail qui préside à cette harmonie. La vue sur Paris est superbe, mais le vrai raffinement est peut-être ailleurs : dans cet art de composer sans en avoir l’air.
C’est dans cet écrin que Christine Nagel nous reçoit pour présenter Ginseng Biloba, le dernier-né de la collection Hermessence. Un parfum dont les racines plongent en Asie et qui a nécessité cinq années de recherches. Cinq ans pour une racine. À l’heure où l’industrie du parfum multiplie les lancements et remplace ses nouveautés aussitôt sorties, voilà qui relèverait presque de l’insolence.

« La plus grande difficulté pour moi a été de prendre le temps. Et le temps, c’est un cadeau exceptionnel dans un monde où tout va si vite » 

La directrice de la création et du patrimoine olfactif d’Hermès Parfums le dit sans détour. Lorsqu’elle rejoint la maison, après une carrière dans les grandes sociétés de composition, elle doit presque désapprendre l’urgence. Elle qui rêvait de devenir parfumeur maison, et tout particulièrement chez Hermès, découvre un privilège devenu rarissime : chercher sans savoir quand elle trouvera. « Je sens, je porte et si je ne suis pas prête, je ne suis pas prête. » Le parfum attendra.

Cinq ans pour une racine

L’histoire commence dans les herboristeries chinoises que Christine Nagel explore lors de ses voyages en Asie. Fleurs, légumes, fruits, plantes séchées, racines biscornues… Au fil de ces escapades, une racine finit par lui taper dans le nez : le ginseng, auquel on prête en Asie des vertus de vitalité et de longévité.

Les racines, elle connaît. L’iris livre son précieux rhizome, le vétiver ses profondeurs terreuses, le gingembre sa fraîcheur piquante. Pourquoi le ginseng n’aurait-il rien à raconter ? Petit problème : l’extrait qu’elle imagine n’existe pas. Hermès commande alors plusieurs centaines de kilos de racines et confie leur extraction à une société partenaire, en France. Les premiers essais déçoivent. Trop terreux, trop rudes, trop loin de ce qu’elle cherche. On recommence, on change de procédé, on tâtonne. Les mois passent, puis les années. Ailleurs, on aurait sans doute refermé le dossier. Chez Hermès, on continue. « J’ai mis cinq ans. »

La racine finit par céder. Elle livre une odeur boisée, profonde, légèrement terreuse, avec quelque chose du bâton de réglisse et surtout cette sensation qui « frise l’amertume ». Tout est dans cet équilibre. Christine Nagel ne voulait pas d’une amertume franche, encore moins agressive. Plutôt une petite résistance, une aspérité, ce presque-rien qui donne du relief à la douceur.

Un ingrédient bientôt partagé

Le résultat a un prix. L’extrait naturel de ginseng figure aujourd’hui parmi les deux matières les plus coûteuses de sa palette et, selon Christine Nagel, il n’avait jamais été utilisé en parfumerie. Hermès n’entend pas pour autant en garder le monopole. Après une période d’exclusivité, l’extrait pourra être proposé à d’autres créateurs. « On offre quand même aux parfumeurs un nouvel ingrédient », se réjouit-elle. Le temps passé à chercher finit ainsi par profiter à toute la profession. Ou presque : la matière reste trop chère pour toutes les formules.

Une racine, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas à faire une Hermessence. Depuis 2004, la collection repose sur une idée aussi simple que subtile : faire dialoguer deux matières premières, comme deux personnages que rien ne prédestinait à se rencontrer. Pour accompagner le ginseng, Christine Nagel n’a pas cherché très loin. Ou plutôt très loin dans sa mémoire.

Au début de sa carrière, sur le site de Firmenich à Genève, deux ginkgos biloba l’avaient fascinée. À l’automne, leurs feuilles en éventail prenaient un jaune d’or presque irréel. Elle n’a jamais oublié ces arbres. Le ginkgo n’est pas n’importe quel végétal : venu du fond des âges, surnommé « arbre aux cheveux de Vénus » pour son feuillage doré, il est un symbole de résistance et de longévité.

Il a aussi une particularité moins glorieuse. Les organes mâles et femelles sont portés par des arbres différents, et les sujets femelles produisent des graines charnues dont l’odeur évoque, selon la parfumeuse, « les pieds ». L’image a le mérite d’être claire. Froissées, les feuilles d’un ginkgo mâle dégagent en revanche une fraîcheur végétale proche du thé vert. C’est cette odeur qu’elle veut retrouver. Seulement, le ginkgo refuse de se laisser extraire. Comme le lilas ou le muguet, ces fleurs dites « muettes », il oblige à ruser.

Une interprétation lumineuse

Christine Nagel recrée donc cette sensation avec des notes de thé vert, de matcha, de maté et de muscs. Elle compare volontiers son métier à celui d’un peintre qui recompose un paysage avec ses couleurs ; ses pigments à elle sont des matières odorantes. Ginseng Biloba marie ainsi une racine révélée par la science et une feuille retrouvée dans le souvenir. L’une apporte sa profondeur boisée, l’autre sa fraîcheur lumineuse. Même le flacon raconte cette histoire : d’un jaune éclatant comme le ginkgo à l’automne, avec un capot surpiqué au point sellier beige, clin d’œil à la couleur du ginseng.

Le parfum rejoint une famille qui aime les unions inattendues. Vétiver Tonka, signé Jean-Claude Ellena, prédécesseur de Christine Nagel, apprivoise la rudesse du vétiver avec la gourmandise de la fève tonka. Iris Ukiyoé, du même auteur, inspiré des estampes d’Hokusai et d’Hiroshige, réveille l’iris poudré de rose, de fleur d’oranger et de mandarine. Musc Pallida enveloppe l’iris pallida de muscs, quand Violette Volynka ose confronter une fleur délicate à un cuir puissant. Chez Hermès, les matières ne sont pas forcément faites pour s’entendre. C’est même ce qui rend leur conversation intéressante.

Pas de tests consommateurs

Christine Nagel aime l’audace, ce qu’elle appelle « le pas de côté ». Elle se méfie des parfums trop polis, auxquels on aurait retiré la moindre aspérité pour ne froisser personne. Le modèle de la maison le lui permet. « Le mot marketing n’existe pas chez Hermès, c’est presque un gros mot. » Pas de tests consommateurs pour vérifier qu’une formule plaira suffisamment : les décisions se prennent dans un cercle restreint, entre la parfumeuse, Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique général d’Hermès International, et la présidence d’Hermès Parfum et Beauté. Toutes les créations qu’elle a proposées depuis son arrivée ont été acceptées, assure-t-elle.

Pour Twilly d’Hermès, destiné aux jeunes femmes, elle a préféré une overdose de gingembre aux accords fruités et sucrés attendus. Pour H24, le végétal plutôt que les boisés traditionnellement masculins. Elle raconte même avoir imaginé une création surnommée « Crottin délicieux », finalement baptisée Foin Paddock, persuadée qu’une idée aussi peu consensuelle ne serait jamais retenue. La maison a adoré.

À cette liberté s’ajoute un autre privilège, sa palette. Les grandes sociétés de composition développent chacune des molécules dites « captives », en principe réservées à leurs propres parfumeurs. Hermès lui ouvre les recherches de plusieurs d’entre elles. « Mais moi je les ai toutes ! », s’exclame-t-elle, ravie. Comme si l’on offrait à un peintre toutes les couleurs du monde, y compris celles qui viennent d’être inventées.

La tentation des biotechnologies

Christine Nagel n’a rien d’une nostalgique des essences d’autrefois. Les biotechnologies la passionnent. Pour en expliquer le principe, elle prend un exemple savoureux : de petites bêtes qui mangeraient des framboises et produiraient ensuite de la frambinone, la molécule odorante associée au fruit. Grâce à la fermentation, on peut désormais produire des molécules hors des voies classiques de la chimie, et éviter de trop puiser dans les ressources naturelles. « Si on devait extraire la nature tout le temps pour avoir telle molécule ou telle molécule, on épuiserait la nature. » Elle dit avoir comparé plusieurs procédés de fabrication de l’ambroxan avant de retenir le plus vertueux. « Comme moi j’ai le temps, les moyens et la curiosité, j’aime beaucoup le faire. »

Cette liberté rappelle celle des artisans de la maison. Un parfum est souvent le premier objet Hermès auquel on accède, mais cette porte d’entrée ne justifie aucun compromis : Christine Nagel dit choisir ses matières premières avec le même soin qu’un maroquinier sélectionne la peau d’un Kelly ou d’un Birkin. Dans la maison, certains artisans passent quarante ans au même métier. Cinq ans pour l’odeur d’une racine, c’est une question d’échelle, pas de philosophie.

Le ginseng est une racine de longue vie, le ginkgo un arbre qui traverse les siècles. Difficile d’imaginer rencontre plus juste pour une maison qui préfère la durée à l’empressement. À force de vouloir gagner du temps, notre époque oublie parfois ce qu’elle pourrait en faire. Hermès semble avoir compris qu’une idée, comme une racine, ne porte ses fruits qu’à condition de lui en laisser le temps.

 

Partagez cet article : 

PEOPLE

FOR PRINT MOSUKE46557

Mory Sacko

Bérengère Krief.

Bérengère Krief

Niels Schneider. (Crédits: Nicolas Valois, Charlotte Studio)

Niels Schneider

Céline Dion. ( Crédits: Roy Rochlin via WireImage)

Céline Dion

Isabelle Adjani. (Crédits: Stéphane Feugère)

Isabelle Adjani

George Clooney assiste à la cérémonie des « Albies », organisée par la Fondation Clooney pour la justice, à la Bibliothèque publique de New York, le 28 septembre 2023, à New York. (Photo : Gotham/FilmMagic)

George Clooney

Bonnie Tyler. (Crédits: Aldara Zarraoa/Redferns)

Bonnie Tyler

Jeudi 11 juin, David Guetta a performé au Stade de France, un accomplissement qu’il considère comme « le moment le plus important de [sa] vie ». (Photo by Kristy Sparow/Getty Images)

David Guetta