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Budget 2027 : « Les 54 milliards d’économies risquent de fondre comme neige au soleil »

Sébastien Lecornu à l'Assemblée. (Crédits: Thierry NECTOUX/Gamma-Rapho via Getty Images)
Dette record, taux en hausse, absence de majorité : le budget 2027 arrive dans un contexte particulièrement tendu, à quelques mois de la présidentielle. L'économiste Philippe Crevel décrypte une équation qui paraît presque insoluble.

Le gouvernement a dévoilé ce 1er octobre son budget 2027 : un effort total de 54 milliards d’euros, dont 43 milliards de mesures nouvelles, pour ramener le déficit à 5 % du PIB après 5,4 % cette année. Pourtant, la dette doit atteindre un niveau record, autour de 121,7 % du PIB, et le taux d’emprunt français à dix ans a approché les 5 % ce jeudi. Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’Épargne, détaille les fragilités et les paris de ce nouveau budget, à quelques mois d’un scrutin qui pourrait tout changer.

Le gouvernement présente son budget 2027, avec un déficit visé à 5 % après 5,4 % attendus cette année, et une dette record, autour de 121,7 % du PIB. Où en sont réellement les finances publiques ?

La situation est, sans surprise, préoccupante. Avec un déficit autour de 5 % du PIB, nous ne maîtrisons pas la dette, qui continue d’augmenter et nous expose de plus en plus à la hausse des taux obligataires. L’exercice 2027 est par ailleurs particulier : une élection présidentielle aura lieu au printemps, sans doute suivie de législatives. C’est donc un budget à la durée de vie très limitée, qui pourrait être remis en cause dès après les scrutins.

La France n’a pas connu d’excédent public depuis cinquante ans, et chaque plan d’économies semble plus difficile que le précédent. Pourquoi est-il si compliqué de réduire durablement le déficit ?

Il existe une prise de conscience du problème, mais aucun consensus, ni dans l’opinion ni dans la classe politique, sur les mesures à prendre. Chacun estime que c’est à l’autre de faire l’effort. Résultat : un blocage permanent, et l’assainissement est repoussé d’année en année. Cela crée un effet boule de neige, fruit d’une irresponsabilité collective.

Le taux à 10 ans a dépassé 4,8 %, du jamais-vu depuis 2008, et la charge de la dette doit croître d’environ 10 milliards d’euros l’an prochain. Que reste-t-il comme marge de manœuvre ?

Plus les taux sont élevés, plus le service de la dette pèse, et cet argent n’est plus disponible pour l’éducation, la recherche, la sécurité ou encore l’armée. Si nous ne faisons rien, les taux continueront de grimper et l’État finira paralysé par sa dette. Il faut donc réduire le déficit, et prouver que nous en sommes capables pour faire refluer les taux. Nous payons aujourd’hui une prime de risque, parce que l’État ne tient pas ses engagements en matière de maîtrise de la dépense.

Sans correction, les dépenses de la Sécurité sociale augmenteraient de 22 milliards d’euros en un an. Quel poids vont prendre les retraites et la santé ?

Mathématiquement, ces dépenses vont progresser avec le vieillissement : la France compte 17 millions de retraités, elle en comptera environ 23 millions d’ici une vingtaine d’années, et les dépenses de santé augmentent avec l’âge. On peut décider de rogner les pensions ou de contenir les dépenses de santé, mais ce serait peine perdue : ces postes doivent naturellement augmenter. Des mesures drastiques se feraient forcément au détriment de la qualité de vie des aînés et des patients.

Le gouvernement annonce 54 milliards d’euros d’effort au total, dont 43 milliards de mesures nouvelles en 2027. L’objectif fixé pour 2026 n’est par ailleurs pas tenu. Ces chiffres sont-ils réalistes ?

Les quelque 50 milliards avancés par Sébastien Lecornu relèvent de l’affichage, d’un début de discussion. Ils devront passer l’écueil de l’Assemblée, où il n’existe pas de majorité, et risquent de fondre comme neige au soleil. Surtout, ce budget est transitoire : on ne peut pas attendre d’un gouvernement sans majorité, à l’approche de deux scrutins majeurs, des réformes de structure. Or nous avons besoin d’un double choc, de croissance et d’assainissement.

Le Premier ministre pourrait être contraint de constater qu’aucune adoption n’est possible et de passer par une ordonnance ou par une loi d’urgence valable jusqu’en avril

Il faudra une grande réforme fiscale, qui n’a pas eu lieu depuis des décennies : simplifier, remettre en cause les niches fiscales, avec une vision globale plutôt qu’au cas par cas. Il en va de même pour les aides aux entreprises. Quant aux dépenses des collectivités, il faudrait restructurer leur carte, ce qui est très difficile face au lobby des élus locaux. Cela exige une forte légitimité, donc de s’y atteler en début de mandat.

Le gouvernement jure ne pas augmenter les impôts, mais le taux de prélèvements obligatoires doit monter à 44,2 % du PIB. Est-ce une hausse d’impôts qui ne dit pas son nom ?

Évidemment. On annonce l’absence de nouvelles mesures fiscales, mais certaines dispositions sont remises en cause, et l’évolution naturelle de la fiscalité fait légèrement augmenter la pression fiscale globale, qui doit atteindre 44,2 % du PIB en 2027. Nous sommes l’un des pays qui demandent le plus aux contribuables : c’est une vieille habitude. On pratique une hausse larvée, masquée, des prélèvements obligatoires.

Les retraités doivent contribuer à hauteur de moins de 6 milliards d’euros, sans baisse nominale des pensions. Sont-ils devenus la variable d’ajustement ? Et l’épargne est-elle à l’abri ?

Une baisse nominale des pensions serait un scoop en France, même si cela s’est vu en Grèce. En revanche, les retraités concernés par la mesure du Premier ministre verront leur pouvoir d’achat reculer. Ils sont une variable d’ajustement parce qu’ils sont 17 millions et que les retraites représentent 14 % du PIB et 25 % de la dépense publique, soit plus de 420 milliards d’euros : les pouvoirs publics cherchent à limiter cette progression.

Quant à l’épargne, les prélèvements sociaux sur certains revenus du patrimoine et de placement ont augmenté en 2026, mais le gouvernement n’a pour l’instant pris aucune mesure nouvelle dans ce budget. Or l’épargne des Français finance le déficit public : il ne faut pas jouer avec. Ce que l’on prend d’un côté, on peut le payer de l’autre. Il faut éviter de saper la confiance, qui en est le fondement.

Sans majorité claire à l’Assemblée et à l’approche de la présidentielle, ce budget a-t-il une chance d’être voté, et un budget de fin de cycle peut-il être courageux ?

Nul n’a intérêt à une crise politique majeure avant la présidentielle : celui qui en serait responsable, d’autant qu’elle pourrait se doubler d’une crise financière, devrait en répondre devant les électeurs. Tout le monde va donc se retenir. Mais aucun groupe ne voudra non plus valider des mesures impopulaires qui pourraient être reprochées à son candidat pendant la campagne.

Que la discussion aboutisse à un vote, je suis dubitatif, et au prix de quelles concessions ? Si le Parlement ne se prononce pas dans le délai constitutionnel, le gouvernement peut mettre le budget en vigueur par ordonnance. Et si aucune loi de finances ne peut entrer en vigueur avant le 1er janvier, une loi spéciale peut assurer provisoirement la continuité de l’État. Il ne peut évidemment pas le dire en début de discussion sans ruiner sa présentation, et ce n’est ni son souhait ni l’intérêt de la France.

Ces déficits sont-ils conjoncturels, ou faut-il revoir en profondeur notre modèle de dépense publique ?

Cinquante ans de déficit, ce n’est plus de la conjoncture : c’est de l’archi-structurel. Nous avons pris de mauvaises habitudes, en particulier sur le volume de travail. La France souffre d’un déficit de travail majeur. Or les candidats à la présidentielle, à l’exception peut-être d’Édouard Philippe, nient cette réalité, certains jugeant même qu’on pourrait aller plus loin dans la société du non-travail. Si nous travaillions autant que les Allemands, une grande partie de nos problèmes serait résolue.

Il faut retrouver de la croissance pour pouvoir assainir nos comptes : sans elle, nous ferons 0,4 % cette année, et l’on jouera au bonneteau, en prenant à l’un pour donner à l’autre. Il faudra aussi rompre avec certaines habitudes sur les aides aux entreprises et sur le volume de certaines aides sociales. Cela se fera dans la douleur, pour les entreprises comme pour les citoyens.

 

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