Alors qu’elle était sous anesthésie, elle a rêvé qu’elle se faisait de nouveau agresser. Il est en fait assez récurrent que les personnes ayant vécu des expériences traumatisantes fassent régulièrement des cauchemars à ce sujet. Mais sous l’effet de l’anesthésiant, la patiente a continué à rêver : dans son rêve, elle se rendait aux urgences pour une intervention chirurgicale, puis elle rentrait chez elle et retrouvait une vie normale. À son réveil, elle a raconté se sentir « merveilleusement bien ». Son psychiatre a conclu qu’avant l’opération, elle correspondait aux critères du trouble de stress aigu (TSA), qui s’apparente au syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Toutefois, après l’intervention, ce n’était plus le cas. Et elle n’est d’ailleurs pas la seule patiente du Dr Chow à avoir vécu cette expérience.
Depuis des décennies, les médecins savent que certaines personnes peuvent rêver sous anesthésie. Dans l’ensemble, ils ont longtemps supposé que ces rêves n’étaient pas bénéfiques, craignant même qu’ils puissent augmenter le risque de réveil en cours d’opération. Aujourd’hui, des chercheurs commencent cependant à se demander si les rêves sous anesthésie pourraient au contraire aider à surmonter des expériences traumatisantes et si, même pour les personnes n’ayant pas subi de traumatisme, ils pourraient contribuer à rendre l’intervention chirurgicale plus agréable.
Dans une récente étude pilote publiée dans la revue Anesthesiology et menée par le Dr Chow, de la faculté de médecine de l’université de Stanford, et ses collègues, ces derniers suggèrent qu’un protocole visant à favoriser les rêves des patients pendant les interventions chirurgicales constitue un complément envisageable aux soins standard. Dans ces travaux, qui ont vu l’utilisation de ce protocole lors de centaines d’opérations, l’équipe n’a constaté aucune corrélation entre le fait de rêver et une diminution de la douleur ou de la prise de médicaments anti-nauséeux après l’intervention, mais elle a constaté que les rêves induits par l’anesthésie étaient très fréquents et extrêmement positifs. Cela semble indiquer que le fait de rêver pourrait améliorer l’expérience chirurgicale.
Provoquer des rêves sous anesthésie, un jeu d’enfant
Il est admis que les rêves pendant le sommeil naturel ne sont pas nécessairement positifs. D’ailleurs, ils sont même « souvent plutôt négatifs », estime Karen Konkoly, chercheuse à l’université de Cambridge spécialisée dans les rêves (et qui n’a pas participé à cette étude). Toutefois, dans cet article, 86 % des rêves dont se souvenaient les patients à leur réveil étaient agréables : un résultat qu’elle qualifie de « très intéressant ».
Par ailleurs, près de 70 % des patients qui avaient été préparés à rêver sous anesthésie ont déclaré avoir rêvé à leur réveil, sans qu’un protocole particulièrement complexe ait été déployé. Tout d’abord, ceux qui devaient subir une intervention chirurgicale se sont vu expliquer qu’ils pourraient rêver pendant l’anesthésie. L’équipe médicale leur a ensuite administré un cocktail anesthésique comprenant du propofol, et leur activité cérébrale a été contrôlée par EEG afin de surveiller le niveau de sédation. Enfin, après l’opération, les patients avaient 10 minutes pour se réveiller naturellement et devaient dire immédiatement après leur réveil s’ils avaient rêvé ou non.
Ces 10 minutes de tranquillité ont été la seule partie du protocole que les médecins participant à l’étude n’ont généralement pas respectée. Le Dr Chow explique : « La chirurgie fonctionne comme une compagnie aérienne ». La plupart des patients ont ainsi été réveillés rapidement afin de libérer la place dans les salles de réveil pour les patients suivants, mais les effets positifs se sont maintenus.
Pilleriin Sikka, chercheuse à Stanford et co-auteure de l’article, émet l’hypothèse qu’avec une intervention aussi simple, il sera possible de mener d’autres expériences visant à déterminer si les rêves sous anesthésie peuvent contribuer à la satisfaction des patients après une intervention chirurgicale, et s’ils peuvent les aider à mieux se remettre d’un traumatisme.
Les rêves sous anesthésie peuvent-ils avoir un effet thérapeutique ?
Certains indices semblent indiquer que oui. Karen Konkoly précise : « Nous ne savons pas à quoi servent les rêves nocturnes. Les influencer permet de comprendre leur rôle et peut s’avérer utile lorsque les rêves tournent mal. » Toutefois, les rêves sous anesthésie se produisent dans un environnement artificiel, et elle ajoute que leur induction, voire leur manipulation, pourrait s’apparenter davantage aux thérapies psychédéliques utilisées pour traiter le SSPT (et qui font l’objet de recherches actives), plutôt qu’à la manipulation des rêves pendant le sommeil naturel.
Le Dr Boris Heifets, l’un des co-auteurs de l’article et professeur d’anesthésiologie à Stanford, qui mène également des recherches sur les traitements psychédéliques, abonde dans le même sens. « Dans tous les articles portant sur les thérapies psychédéliques, on observe une période intense d’état de conscience psychoactif et hors du commun, avant que quelque chose ne change et que les patients aillent mieux », explique-t-il. Lorsqu’il a rencontré le Dr Chow pour la première fois et a pris connaissance des expériences de ses patients, il a déclaré que « le parallèle était absolument évident ».
Autre exemple : une patiente du Dr Chow, atteinte d’un cancer du sein et mentionnée dans une autre étude, souffrait de SSPT après le décès de son fils. Elle a toutefois témoigné que ses rêves pendant son intervention « lui avaient sauvé la vie ». Le Dr Heifets confie : « Rien que de repenser à ce que ces patients ont déclaré, j’en ai des frissons ».
À l’avenir, l’équipe espère utiliser ce protocole pour étudier de manière plus systématique les rêves chez les patients atteints de SSPT. « Le défi consiste à voir jusqu’où cela peut aller : s’il est possible d’induire ces états oniriques et de provoquer de véritables événements transformateurs dans la vie des patients », conclut le Dr Heifets.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE






