Il se trouve que les personnes qui remplissent régulièrement un questionnaire à propos de leurs attitudes et habitudes de vie obtiennent des résultats cohérents tout au long de leur vie en matière d’extraversion, d’ouverture à l’expérience, d’agréabilité (une tendance à prendre les choses comme elles viennent), de névrosisme (une tendance à l’anxiété et à d’autres émotions négatives) et de conscience (comme l’autodiscipline et le respect des règles).
La manière dont ces traits se font jour, et la mesure dans laquelle ils sont innés ou acquis, font l’objet de recherches actives. Dans une étude publiée dans la revue Nature le 2 septembre, des chercheurs expliquent avoir étudié les gènes de plus d’un million de personnes qui avaient répondu à des questionnaires de personnalité. Résultat : une partie des variantes génétiques était liée à chacun des traits du Big Five. Cette conclusion ouvre la voie à la recherche sur l’interaction entre personnalité et biologie, qui pourrait permettre de déterminer d’où provient notre personnalité.
Quel est le lien entre les gènes et la personnalité ?
Les psychologues soupçonnent depuis un moment que certains aspects de la personnalité doivent être d’origine génétique. C’est du moins ce qu’explique Denis Bratko, psychologue à l’université de Zagreb, en Croatie, qui a étudié cette question (mais n’a pas participé à la dernière étude). D’autres initiatives précédentes ont déjà tenté d’identifier ces liens, mais n’ont pas pu trouver de corrélations claires (pas de gène particulier lié à l’extraversion, par exemple), vraisemblablement car les échantillons étaient trop restreints ou car, comme on le pense aujourd’hui, il y aurait plusieurs variantes génétiques influant sur la personnalité, chacune avec un effet subtil. « Plusieurs décennies de recherches ont échoué, car elles cherchaient un ou plusieurs gènes qui auraient un effet conséquent », ajoute-t-il.
Pour y remédier, les auteurs de la nouvelle étude ont donc contacté des chercheurs du monde entier qui gèrent des registres d’informations génomiques et sur la personnalité.
« Nous pensons que la personnalité est très importante pour la santé », estime Michel Nivard, professeur d’épidémiologie génomique à l’université de Bristol, au Royaume-Uni et coauteur de l’étude. Depuis longtemps, les scores au questionnaire du Big Five sont associés à des risques de diagnostics de troubles mentaux (le névrosisme est notamment lié à l’anxiété). La personnalité peut également permettre de prédire certains résultats cliniques, comme la capacité d’une personne à suivre un traitement régulier ou à consulter un professionnel en cas de besoin.
Quelles sont les conclusions des chercheurs ?
L’étude a révélé plus de 1000 variantes génétiques qui semblent contribuer à la personnalité. Puisque les données fournies étaient assorties d’informations diverses concernant les participants à l’étude (notamment, dans certains cas, leur lieu de résidence, le nombre de pas par jour, l’évaluation de leur personnalité par d’autres personnes à l’aide de questionnaires, entre autres), les chercheurs ont pu identifier des liens entre les traits de personnalité, les variantes génétiques et d’autres aspects de la vie des participants.
Michel Nivard ajoute qu’en étudiant les profils génétiques, les chercheurs ont déterminé que les personnes dont les variantes étaient liées à l’extraversion étaient plus susceptibles d’avoir attrapé le Covid-19 au début de la pandémie. « C’est logique, non ? Quand on assouplit les règles concernant les interactions sociales, les personnes qui en profitent sont celles à qui les interactions ont le plus manqué ».
À l’aide de données de la UK Biobank, comprenant notamment le lieu de résidence, les chercheurs ont également conclu que la personnalité était liée au lieu de vie choisi vers la quarantaine. Les personnes présentant un profil génétique lié à une plus grande ouverture à de nouvelles expériences tendent ainsi à s’installer dans des villes cosmopolites, tandis que celles présentant un névrosisme élevé gravitent vers des banlieues aisées.
Dans l’ensemble, l’étude a identifié qu’une partie relativement faible, mais tout de même significative, de la personnalité, peut être prédite par la génétique (jusqu’à environ 13 %). Cette conclusion renforce l’hypothèse des psychologues selon laquelle la personnalité est un alliage de génétique et d’environnement. Par ailleurs, la personnalité n’est pas forcément héritée : une personne extravertie peut avoir des enfants introvertis. Cela semble être un peu plus complexe encore.
De très nombreux autres gènes (plus que ceux identifiés dans cette étude) sont probablement impliqués et influencent une variété de voies neuronales dans le cerveau, ajoute Michel Nivard. « C’est forcément le cas au vu de la nature très éparse des effets génétiques ».
Tena Vukasović Hlupić, psychologue à l’université de Zagreb (qui n’a pas contribué à l’étude), estime quant à elle : « C’est un papier formidable. Voilà enfin des preuves empiriques qu’il n’existe pas de gène pour chaque trait de personnalité ».
Quelle est la prochaine étape pour la recherche sur la génétique et la personnalité ?
La compréhension du rôle des variantes génériques dans chaque trait pourrait aider les psychologues et les neuroscientifiques à explorer davantage la neurobiologie fondamentale de la personnalité. « Il y a un débat éternel : est-ce le corps et l’expérience qui façonnent la personnalité, ou la personnalité qui façonne l’expérience ? J’ai hâte de pouvoir utiliser ces résultats pour étudier ce genre de questions », explique Michel Nivard.
Tena Vukasović Hlupić ajoute que ces informations soulèvent également la possibilité d’utiliser ces variantes pour identifier d’éventuels problèmes à long terme. Par exemple, les variantes elles-mêmes constituent une petite partie des facteurs susceptibles de prédisposer à des troubles mentaux chez certaines personnes, mais si elles peuvent être utilisées comme indicateurs de risque pour déclencher une intervention anticipée, elles pourraient devenir un outil précieux au-delà de la recherche fondamentale.
Michel Nivard conclut : si vous souhaitez en savoir plus sur votre personnalité, la meilleure solution reste de répondre à un questionnaire Big Five validé scientifiquement, et non à un test génomique. « Il n’y a pas de meilleure manière de connaître votre personnalité que de faire un test de personnalité. C’est très efficace. Ce n’est pas parfait, mais c’est mieux que tout ce que nous pourrions faire avec la génétique. »
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE





