La jeune mère ne le savait pas encore, mais elle souffrait à l’époque de dépression post-partum et d’anxiété, aggravant sa tendance à toujours imaginer le pire. Elle se mettait également la pression pour être une mère parfaite. « Je pensais que je devais tout faire », raconte-t-elle. Elle craignait « que les gens pensent que je n’étais pas à la hauteur ». Et demander de l’aide aurait été comme accepter qu’ils avaient raison.
Aujourd’hui, Iza est consultante en allaitement, doula post-partum et fondatrice de Clementina Health, une société de télémédecine spécialisée dans l’accompagnement du post-partum et de l’allaitement. Elle s’inspire au quotidien de sa propre expérience après son accouchement, et ce qu’elle aurait voulu que ses proches sachent à l’époque. « Rien ne me rendait heureuse. J’avais l’impression que je devais être heureuse, parce qu’il venait de m’arriver quelque chose d’incroyable. J’étais contente, mais pas heureuse », témoigne-t-elle.
Pour soutenir une personne qui souffre de dépression post-partum, il faut déjà savoir la forme que celle-ci peut prendre, même si cela ne coule pas de source.
Connaître la différence entre le « baby blues » et la dépression post-partum
Le baby blues et la dépression post-partum peuvent tous deux provoquer de la tristesse, des pleurs, de l’irritabilité et une sensation d’être submergée après avoir accouché, explique Dr Kelli Burroughs, gynécologue-obstétricienne et vice-responsable des affaires cliniques et de l’expérience patient à la faculté de médecine de l’université du Texas (Houston). Si les symptômes du baby blues sont généralement modérés, démarrent environ une semaine après la naissance et s’atténuent dès environ deux semaines, la dépression post-partum dure bien plus longtemps et impacte significativement la vie quotidienne.
Parmi les signes identifiables, on retrouve notamment un état dépressif constant, une perte d’intérêt pour ce qui apportait de la joie, un repli sur soi, des difficultés à manger, à se concentrer ou à dormir (même quand l’enfant dort), une fatigue extrême et une sensation de déconnexion avec le bébé. La dépression post-partum peut par ailleurs apparaître plusieurs mois après l’accouchement.
De plus, ce trouble ne prend pas toujours la forme attendue. Les mères qui souffrent le plus sont parfois celles qui semblent être le plus en contrôle. C’est ce qu’explique Jayme Scarfo, thérapeute dans l’Arizona spécialisée dans les femmes enceintes et post-partum : elles prennent soin de leur hygiène, cuisinent, font du sport et assurent qu’elles s’en sortent malgré les difficultés.
Pour autant, ce n’est pas la peine d’attendre qu’une personne remplisse les critères de diagnostic pour prendre de ses nouvelles. Jayme Scarfo suggère par exemple de décrire ce que vous avez constaté, sans la qualifier de quoi que ce soit : « Je sais que tu vis un changement énorme, et tu ne sembles plus être toi-même. Comment vas-tu vraiment ? » ou bien « Tu as l’air d’être plus anxieuse que d’habitude et je m’inquiète pour toi. On peut en parler ? »
Par ailleurs, réfléchissez aux personnes qui sont en position d’initier cette conversation. « La personne la mieux placée pour poser ces questions difficiles est souvent celle face à qui la jeune mère se sent le moins obligée de faire bonne figure », explique Jayme Scarfo. Il ne s’agit pas forcément de son partenaire ou de sa propre mère, mais potentiellement d’une sœur, d’une meilleure amie, d’un thérapeute ou d’une autre mère.
Kelli Burroughs choisit souvent de poser des questions difficiles à balayer d’un simple « Tout va bien ». Par exemple : « Est-ce que tu passes plus de bonnes ou de mauvaises journées ? » Il est aussi possible de demander quand la personne a dormi pendant plus de deux heures, ou mangé un vrai repas à table pour la dernière fois. Ces questions peuvent vous aider comprendre ses difficultés et comment alléger sa charge.
Ne pas remettre ses émotions en question
Lorsqu’une femme affirme qu’elle est une « mauvaise mère », votre instinct peut vous pousser à la contredire. Mais les symptômes de la dépression et de l’anxiété peuvent finir par faire partie intégrante de l’identité d’une personne, explique Emma Basch, psychologue clinicienne à Washington spécialisée dans la santé mentale périnatale. Ainsi, tenter de prouver que la personne a tort pourrait renforcer davantage la sensation d’être incomprise.
Au lieu de la corriger, vous pouvez reconnaître sa souffrance : « Ça doit être très douloureux. Je suis là pour toi. » Kelli Burroughs répond souvent comme suit : « Je suis contente que tu m’en aies parlé. Je suis contente que tu sois suffisamment à l’aise pour te confier à moi. » Ces réponses indiquent que vous pouvez accepter la vérité et que votre amie n’a pas besoin de faire semblant d’aller bien.
La gynécologue conseille par ailleurs d’oublier les paroles d’encouragement trop enjouées, comme « Profite de chaque moment », « Ça va passer vite » et particulièrement « Tu viens d’avoir un bébé, tu devrais être heureuse ». Ces commentaires suggèrent en effet que la personne touchée pourrait simplement choisir d’aller mieux. « La dépression post-partum est une véritable pathologie. Ce n’est pas un signe de faiblesse. C’est hors de contrôle de la jeune mère », poursuit Kelli Burroughs.
Écouter sans paniquer
Les proches doivent tenter de garder leur calme si une jeune mère leur fait part d’une pensée intrusive, comme l’explique Jayme Scarfo. Les idées fulgurantes comme « Et si je faisais tomber le bébé ? » ne signifient pas que la mère souhaite que cela arrive. Une réaction alarmiste (ou le fait de suggérer une intervention immédiate, notamment à l’hôpital) pourrait la décourager de se confier à vous de nouveau.
Reconnaissez que la pensée est effrayante et posez-lui d’autres questions avec douceur : « À quelle fréquence tu as ces pensées ? Tu as l’impression que tu pourrais passer à l’acte ? Est-ce que tu te sens en sécurité actuellement ? Qui est-ce qu’on peut appeler ensemble ? »
Vous n’avez pas non plus besoin de balayer la pensée intrusive pour faire comme si elle n’était pas grave, car elle l’est pour la personne concernée. L’objectif est au contraire de lui proposer une safe place, pour qu’elle puisse exprimer les choses qui ne sont pas parfaites et l’aider à comprendre ce dont elle a besoin, ajoute Jayme Scarfo.
Savoir reconnaître les urgences
Le fait d’évoquer le suicide ou de faire du mal au bébé nécessite en revanche une intervention immédiate, précise Emma Basch. Il en va de même pour les signes de psychose post-partum, notamment les hallucinations, le délire, la paranoïa, la confusion ou une diminution notable du besoin de sommeil accompagnée d’un regain d’énergie. « Ce n’est pas à un amateur de poser un diagnostic », précise-t-elle, « mais c’est à lui d’agir. »
Toute personne en situation de crise psychologique peut appeler gratuitement le 3114, le numéro national de prévention du suicide dans toute la France, ou Allô Parent-Bébé au 0 800 00 34 56. Cette ligne d’écoute ouverte de 10 à 13 h et de 14 à 18 h fournit une écoute personnalisée, gratuite et anonyme aux parents d’enfants âgés de 0 à 3 ans.
Faire une proposition concrète
« Dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit » peut sembler être une réponse gentille, mais elle fait en réalité peser la charge sur la personne déjà submergée. Quand une « maman dépressive comprend que la balle est dans son camp, il y a peu de chances qu’elle la renvoie. Elle a déjà 17 autres choses à faire », ajoute Jayme Scarfo.
À la place, annoncez-lui simplement ce que vous aimeriez faire. C’est ce que suggère Emma Basch. En effet, il est bien plus facile de répondre à « Je te dépose le dîner ce soir, vers 18 h ? » qu’à une question du type « Je peux t’amener quelque chose un de ces jours ? » Bien sûr, elle peut tout de même refuser ou suggérer un autre moment, mais elle n’a pas à identifier un besoin, à inventer une solution et à vous la déléguer.
Attention toutefois à ne pas l’accabler de visites importunes. Jayme Scarfo raconte que sa belle-sœur et elle se laissaient mutuellement des repas sur le perron de l’autre en disant : « Je te dépose le dîner à 18 h. Je le laisse devant ta porte et je t’envoie un message quand je l’ai laissé. » Cela permettait de ne pas se forcer à inviter l’autre à l’intérieur ou à discuter. « Ainsi, le poids de la gratitude ne repose pas sur la jeune mère, ce poids de performance ou d’hospitalité ».
Prendre en main les démarches pour obtenir de l’aide
Un accompagnement médical peut prendre la forme d’une thérapie, d’un traitement médicamenteux ou des deux. Mais identifier un professionnel de santé, prendre rendez-vous et trouver quelqu’un pour garder le bébé peut sembler être une montagne pour une personne déjà submergée.
Emma Basch se souvient avoir vu des proches s’en charger à sa place et lui suggérer des profils de soignants pour un rendez-vous. Proposez par exemple de prendre rendez-vous, de l’accompagner chez le médecin ou de vous occuper de son enfant pendant le temps du rendez-vous.
Par ailleurs, si vos inquiétudes persistent, Kelli Burroughs conseille de contacter vous-même le gynécologue, la sage-femme ou tout prestataire de soins de santé maternelle de votre compagne. Soyez précis dans vos observations : tristesse persistante, pleurs à répétition, repli sur soi, difficulté à créer des liens avec le bébé, difficulté à réaliser des tâches essentielles. Vous pouvez par exemple le formuler comme suit : « Je m’inquiète pour le rétablissement émotionnel de ma partenaire après l’accouchement. Voilà les changements que j’ai remarqués à la maison. »
Kelli Burroughs ajoute que le professionnel de santé peut ensuite contacter sa patiente sans forcément révéler l’identité de la personne qui l’a alertée. Il viendra certainement aux nouvelles et pourra par exemple demander à la jeune mère comment elle se sent sur le plan émotionnel sur une échelle de 1 à 10, si elle crée des liens avec le bébé, si elle est souvent triste et si elle passe plus de mauvaises journées que de bonnes. Avec ces questions spécifiques, la personne concernée aura plus de mal à dissimuler ses symptômes graves et à dire qu’elle va bien.
Rester présent(e)
Généralement, le soutien des proches abonde après la naissance et tout le monde propose d’apporter à manger ou de s’occuper du bébé. Mais chacun retourne ensuite à son train de vie quotidien, alors même que le besoin persiste souvent au-delà de cet élan d’attention initial.
Continuez à prendre des nouvelles sans exiger de réponse, par exemple : « J’ai pensé à toi aujourd’hui. Pas la peine de me répondre ». Continuez aussi à proposer votre aide concrète, même si la personne concernée a décliné votre offre auparavant. Jayme Scarfo suggère de dire clairement que vous viendrez quand elle voudra aller faire une course ou se reposer.
Iza Thiago-Munoz se souvient encore de sa voisine, qui avait remarqué qu’elle ne sortait plus son chien à 9 h comme elle en avait l’habitude auparavant. La voisine a ainsi pris l’initiative d’aller promener le chien elle-même. « Je ne lui aurais jamais demandé de promener mon chien. Je n’étais pas capable de chercher quelqu’un pour s’en occuper. Mais elle connaissait mes habitudes. »
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE





