Tony Estanguet va devoir ramer pour nous faire croire qu’il a lui aussi ses humeurs et ses mauvais jours.
Lorsqu’on repense à son sourire extra-large, inébranlable, même lorsque les dieux du ciel s’acharnaient contre lui un certain 26 juillet 2024, seul jour où il leur invoquait un répit.
260724, le code de son téléphone portable pendant dix ans, déverrouillé ce matin-là à 6 H 25, soit cinq minutes avant son réveil habituel, lui annonce la couleur. « Cela a été très dur. C’est un moment où on accumule le plus haut niveau de stress, le plus haut niveau de fatigue, et en plus on fait face à de gros problèmes entre le temps, le sabotage de lignes SNCF et des pannes », se remémore le boss de Paris 2024 qui s’astreint à diffuser la bonne parole sur les plateaux télévisés et à vanter la promesse d’une soirée merveilleuse à venir, prompt à faire rêver le monde entier avec un certain art de la dissimulation « alors qu’au fond de moi c’était la crise absolue, je me disais que tout partait en vrille », jure-t-il.
Pour la pluie qui se déverse, rien à ajouter, hormis un soupçon de regrets, et ces probabilités aussi fragiles qu’une goutte d’eau mais qui existaient.
Il lui arrive de repenser à ce coucher de soleil et cette lumière dorée qui auraient pu sublimer la Seine mais finalement le sel de la vie, comme les moments de grâce dans le sport de haut niveau, ne résident-ils pas dans les surprises qu’on ne peut prédire sur la ligne de départ ?
« Au bout de quelque temps dans la cérémonie, je me rends compte que tous les artistes continuent à dérouler leur partition comme s’il n’y avait pas de pluie ou, plutôt, avec encore plus d’énergie, comme s’ils étaient galvanisés par les éléments qui se déchaînent » écrit celui qui traverse la soirée comme sonné, avant de connaître un regain et de prendre conscience qu’il se passe « un truc » lorsque Céline Dion apparaît en haut de la tour Eiffel.
« Là, je réalise qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire ce soir-là ». Une impression confirmée dès le lendemain matin par des sondages, tous unanimes : 86 % des Français jugent la cérémonie d’ouverture réussie. 75 % se disent fiers. 81 % la trouvent historique.
Les Jeux comme premier « vrai » job
La frénésie l’accompagnera jusqu’en fin d’année 2024 et quelques derniers bilans à effectuer sur ces Jeux qui auront été une réussite totale.
Celle d’une vie et d’une mission débutée dix ans plus tôt, dès la phase de candidature. « J’avais déjà organisé des compétitions de canoë, mais là, c’était différent » plaisante le triple champion olympique dont les Jeux s’apparentent à un premier « vrai job » sur le CV et dont il prendra la tête du comité d’organisation en 2017, une fois l’attribution faite à Lima.
« J’ai vécu ces 10 années comme une mission et ça m’aidait de me persuader qu’on allait réussir même si au fond de moi je me demandais si j’allais réussir, ça m’obligeait à être bon. J’ai toujours fonctionné comme ça. Se remettre en question, c’est aussi un moyen de rester en éveil », concède-t-il.
De quoi être éreinté par ces vagues de stress et les mauvais présages que certains sceptiques lui prédisaient et qu’il a gérés tout du long.
« En janvier dernier, j’ai tout coupé. Il y avait de la fatigue mentale. Je me suis remis à faire des choses simples, du sport avec mes frères, un peu de ski ». Repasser du temps avec ses trois enfants.
Quelques voyages aussi, sur le continent africain, en Afrique du Sud, en Tanzanie, au Maroc afin de tenir Paris à distance, se régénérer et retrouver une prise sur son temps.
Deux fois, il refuse une nomination comme Ministre des Sports
Mais ce qu’on ne peut pas trop maîtriser, c’est un téléphone qui sonne et des propositions qui affluent pour prendre la tête aussi bien d’agences, que devenir secrétaire général d’une entreprise du Cac 40 ou celle d’être ministre des Sports qui revient presque comme un marronnier.
« Ce n’est pas la première fois qu’on me le propose » admet celui qui avait déjà décliné par le passé un rôle de député, ou plus modestement une implication à l’échelle locale et départementale.
Au lendemain des Jeux, Emmanuel Macron lui propose son rond de serviette pour le conseil des ministres, une fois, deux fois : « J’ai eu une discussion avec le président, ensuite avec les différents premiers ministres de l’époque ». Michel Barnier d’abord, puis quelques semaines plus tard François Bayrou tentera lui aussi sa chance, en vain.
« J’ai été très direct avec eux en leur expliquant que ma valeur ajoutée n’était pas d’entrer au gouvernement mais d’être impliqué dans la société civile, pour travailler avec les entreprises, le monde politique et le mouvement sportif ». En somme, le résumé de dix ans à la tête des Jeux où le Palois fait office de pierre angulaire, à la croisée de tous les univers. « J’ai l’impression que je sais créer des passerelles entre tous ces mondes », glisse-t-il et si l’on creuse un peu, on comprend aussi que cette plongée dans l’arène politique l’a marqué et un peu écœuré.
Il y a perçu une violence « inouïe », de la manipulation et « beaucoup de posture ». « Cela n’a jamais été mon mode de fonctionnement. Ça m’a agacé » tranche-t-il même s’il garde précieusement le souvenir de ces échanges avec les trois derniers présidents qui l’ont impressionné par leur connaissance du sport, chacun à leur manière.
« Je ne ferais pas un quizz sur le Tour de France avec Nicolas Sarkozy, François Hollande a une vraie connaissance du foot ». Quant à l’actuel chef de l’État, il lui reconnaît une capacité à s’imprégner des informations à une vitesse folle : « Il connaissait plus d’athlètes de l’équipe de France que moi, avec des vrais avis tranchés ».
Les Jeux, vecteurs d’enthousiasme dans l’opinion, sont aussi une bouffée d’oxygène pour ceux qui l’ont soutenu au gré des mandats et des polémiques : « Les trois ont toujours eu envie que ça marche, je leur dois beaucoup » plaide-t-il.
Déceler des tentatives d’espionnage avec les agents de la DGSE
Les souvenirs qui jalonnent cette aventure olympique sont nombreux, comme ces échanges irréels avec les agents de la DGSE.
Dès la phase de candidature où on l’avertit que des puissances étrangères peuvent observer et tenter de récupérer des informations. « On se croit dans un vrai film d’espion », se marre-t-il puis les agents lui conseillent de se méfier s’il reçoit des avances ou qu’une personne présente une sympathie démesurée, il peut s’agir en réalité d’un espion prêt à pirater son téléphone ou son ordinateur.
Dans son récit, Tony Estanguet a veillé à « ne rien cacher » et évoque le divorce avec la mère de ses trois enfants, Laëtitia, après vingt-deux ans de vie commune.
Une conséquence de ce rythme fou ? Il coupe net. « Il faut faire très attention à ne pas généraliser. Il y a eu des difficultés, des impacts mais je ne peux pas dire si c’est lié ou non. Sans les Jeux, on se serait peut-être tout de même séparés » et préfère retenir que chacun a pu refaire sa vie depuis.
À la fin de son ouvrage, il adresse un « je t’aime » à Aurélie, sa « partner in crime » rencontrée lors de l’aventure olympique.
D’autres remerciements s’accumulent, près d’une centaine, pour ceux recrutés dans ce même navire olympique et parfois « bien meilleurs que moi sur plein de sujets ».
Ensemble, ils ont traversé vents et marées, de quoi rendre les liens indéfectibles : « je les ai invités la semaine dernière, cela faisait des mois qu’on ne s’était pas vus, on a tous bu un verre ». Les boucles Whatsapp fonctionnent encore, comme pour ne jamais apposer un point final à l’aventure.
Après quarante minutes à échanger, on commence à mieux cerner l’homme, « transparent » sur tout, et qui dégaine du tac au tac à la manière d’un athlète rompu à l’exercice. On aimerait juste comprendre ce qui change fondamentalement chez un homme après une telle épopée ?
« J’ai un autre regard sur la vie, le cuir un peu plus épais. Je suis sans doute plus fort aujourd’hui que ce que j’étais avant » estime celui qui s’apprête à passer les fêtes en famille chez lui à Pau avant de s’atteler à créer sa propre structure pour « continuer à accompagner des projets », sans forcément en être le pilote.Le job laisse quelques traces.
Tony Estanguet, « Par amour du sport » aux éditions Calmann-levy





