« Je trouve cela ridicule. » En quelques mots devant la presse, ce 16 septembre, Donald Trump a douché l’enthousiasme naissant entre Bruxelles et Ottawa. Sa cible : un projet européen inédit, dévoilé quelques heures plus tôt par Ursula von der Leyen, qui verrait le Canada devenir le tout premier « membre associé » de l’Union européenne. La sanction promise par le président américain est on ne peut plus claire : des droits de douane « très lourds », ou une interruption des échanges dans certains secteurs, s’il juge la manœuvre hostile à Washington.
La proposition de la présidente de la Commission européenne portait, elle, une ambition politique forte. Devant les eurodéputés, en présence du Premier ministre canadien Mark Carney, elle a proposé d’élever la relation avec Ottawa « au plus haut niveau possible » et d’associer le pays au futur Conseil européen de sécurité. « Nous voyons le monde avec les mêmes yeux », a-t-elle plaidé, de l’intelligence artificielle au changement climatique. Le timing, lui, n’a rien d’un hasard : Carney a rompu cet été les négociations commerciales avec Washington, pendant que la Maison Blanche annonçait l’interdiction de certains produits laitiers et de la plupart des alcools canadiens à compter du 29 septembre, menaçait l’avionneur Bombardier et imposait 50 % de droits de douane sur vingt milliards de dollars américains d’importations.
Le Canada a répliqué dollar pour dollar le 8 septembre. Ajoutez à cela des mois de sarcasmes sur le « 51e État » et un lac Ontario rebaptisé « lac America » en août, et l’idylle européenne prend des allures de provocation à peine voilée. Le rapprochement est d’ailleurs largement plébiscité côté canadien : un récent sondage Abacus Data crédite une coopération stratégique renforcée avec l’UE de 80 % de soutien, et l’adhésion pleine et entière de près d’un répondant sur deux.
Un flou qui embarrasse jusqu’à Bruxelles
Problème : personne, ou presque, n’avait vu venir cette annonce. Plusieurs diplomates européens confient leur perplexité sur ce que recouvre au juste ce statut, jamais défini par les traités. L’Allemagne l’avait imaginé pour l’Ukraine ; certains eurodéputés conservateurs estiment plutôt que le Royaume-Uni devrait être prioritaire. Paris, prudent, promet un dossier « débattu, décortiqué, analysé » avant toute position définitive, quand bien même le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot juge la piste bienvenue.
Les modèles existants offrent malgré tout des pistes : l’Espace économique européen pour la Norvège, l’Islande ou le Liechtenstein, des accords à la carte pour la Suisse. De quoi nourrir les arbitrages à venir entre accès au marché unique et reprise des normes européennes sur la concurrence, l’environnement ou le droit du travail. Mais dix pays de l’Union, dont la France, n’ont toujours pas ratifié le CETA, l’accord de libre-échange signé il y a dix ans : un signal qui incite à la prudence avant d’inventer un statut plus ambitieux encore.
Un rééquilibrage encore loin du compte
Les chiffres remettent d’ailleurs les ambitions à leur juste échelle. Le commerce entre le Canada et l’UE a bondi de 80 % depuis 2016, mais plafonne à moins de 200 milliards de dollars canadiens en biens et services, contre plus de 800 milliards avec les États-Unis. Cet été encore, près de 70 % des exportations canadiennes partaient vers le voisin américain, contre à peine 5 % vers l’Union européenne. Ottawa a certes rejoint cette année le programme de défense européen SAFE, une première pour un pays extérieur à l’UE, et discute désormais d’un financement de la Banque européenne d’investissement pour ses minerais stratégiques, afin de réduire sa dépendance à la Chine.
Mais l’ambassadeur canadien à Bruxelles, Jonathan Wilkinson, tempère : la priorité reste d’obtenir des « résultats concrets », pas un nouveau label. Un rendez-vous est pris lors du sommet Canada-UE, fin octobre, pour y voir plus clair. En attendant, la Commission assure, par la voix de son porte-parole Olof Gill, que le rapprochement n’est « dirigé contre personne ». Un message que Washington, à en juger par la sortie de Donald Trump, n’a manifestement pas reçu de la même oreille. Et Paris, de son côté, a déjà prévu d’afficher sa solidarité avec Ottawa : Emmanuel Macron doit recevoir Mark Carney le 20 septembre à Saint-Pierre-et-Miquelon, tout près des côtes canadiennes, pour renforcer les liens entre les deux pays.





