Sur le court central de Roland-Garros, reconverti pour un après-midi en arène patronale, Jean-Luc Mélenchon lance un avertissement aux chefs d’entreprise réunis par le Medef : sans hausse des salaires, prévient-il, la France risque de s’enfoncer dans la récession. La scène, filmée en direct ce 27 août, résume assez bien le personnage. Un tribun qui aime provoquer dans le camp adverse, avec des chiffres et une théorie économique bien à lui. Trois heures durant, sept candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle de 2027 se sont succédé face aux entrepreneurs. Mélenchon, lui, a choisi l’affrontement frontal sur la dette : il défend l’idée d’annuler la part détenue par la Banque de France, soit environ 18 % de la dette publique française selon Reuters. Une proposition que ses opposants et plusieurs économistes jugent incompatible avec les traités européens et dangereuse pour la crédibilité financière du pays.
Car Mélenchon revient de loin, et il le sait. En 2022, il a manqué le second tour pour 1,2 point. Depuis, la gauche qu’il avait longtemps dominée s’est recomposée dans la douleur, entre une Nupes fracturée dès 2023 et un Nouveau Front populaire fragile. Une partie de ses anciens compagnons de route – François Ruffin, Clémentine Autain, Alexis Corbière – ont rompu avec lui. Pourtant, à huit mois du scrutin, plusieurs instituts le replacent dans la course. Un sondage Toluna Harris Interactive, publié le 24 août, le crédite de 16 à 17 % d’intentions de vote, contre 12 à 13 % en avril, et le place au coude-à-coude avec Édouard Philippe dans certaines configurations pour l’accès au second tour derrière Marine Le Pen. L’enquête Elabe publiée fin août le situe plus bas, entre 14 et 14,5 %, derrière l’ancien Premier ministre et, dans une configuration, à égalité avec Raphaël Glucksmann. Les chiffres et les dynamiques divergent, mais un constat demeure : Mélenchon compte de nouveau pleinement dans cette campagne.
L’homme du système devenu son procureur
Le paradoxe est là depuis toujours. Pendant trente-deux ans, de 1976 à 2008, Mélenchon a été un rouage du Parti socialiste : conseiller municipal, conseiller général, sénateur de l’Essonne à 35 ans, puis ministre délégué à l’Enseignement professionnel sous Lionel Jospin. Ce passé de cadre socialiste, il le retourne aujourd’hui contre ses rivaux. La rupture se joue en 2005, quand il fait campagne pour le non au traité constitutionnel européen, un non qui l’emporte, avant que le traité de Lisbonne n’en reprenne une grande partie des dispositions par la voie parlementaire. Mélenchon y voit un déni de démocratie. Il quitte le PS en 2008, fonde le Parti de gauche, puis La France insoumise en 2016. Sa carrière connaît alors une deuxième vie : 11,10 % en 2012, 19,58 % en 2017, 21,95 % en 2022. À chaque scrutin, il progresse. Mais le plafond, lui, ne cède pas.
Sa force reste sa base : les jeunes, les classes populaires, les grandes villes, une partie des quartiers populaires et de l’outre-mer. Son obsession, la VIe République, est une idée qu’il défend de longue date, tout comme la planification écologique confiée à l’État plutôt qu’au marché. Son programme économique table désormais sur un Smic à 1 700 euros net, le retour de la retraite à 60 ans et le rétablissement de l’ISF. De quoi en faire, aux yeux du patronat réuni au Medef, l’un des candidats les plus hostiles à l’entreprise. Mais c’est précisément cette image qu’il cultive : celui qui parle aux salariés quand les autres parlent aux actionnaires.
Gaza, l’antisémitisme et le poids du rejet
Depuis le 7 octobre 2023, un autre front s’est ouvert, plus explosif encore. Mélenchon est devenu l’une des voix françaises les plus engagées pour la cause palestinienne, employant le mot génocide pour qualifier la situation à Gaza. Ses adversaires lui reprochent notamment son refus de qualifier le Hamas d’organisation terroriste et une condamnation jugée ambiguë des attaques du 7 octobre. Ils l’accusent également, lui et LFI, d’entretenir une ambiguïté sur l’antisémitisme, accusations qu’il rejette catégoriquement. La polémique provoquée par son message accusant Yaël Braun-Pivet d’« encourager le massacre », après son déplacement en Israël, a cristallisé cette défiance avec une partie des organisations juives françaises. À cela s’ajoute une image d’autoritarisme interne : LFI se présente comme un mouvement horizontal, mais reste largement bâtie autour d’un seul homme. Ces polémiques nourrissent un rejet que les sondages mesurent depuis plusieurs années.
À 75 ans, Mélenchon assume l’expérience – trois campagnes, un mandat ministériel, huit ans au Parlement européen – comme un atout autant que comme un fardeau. Il aurait pu devenir l’ancien candidat, la figure historique, celui qui transmet à son tour. Il a choisi de rester celui qui prétend encore pouvoir gagner. Après un demi-siècle de politique, Jean-Luc Mélenchon n’a toujours pas trouvé la sortie de scène. Et ne semble pas vouloir la chercher.





