Des années plus tard, Jean-Charles Orsucci ne s’en est toujours pas remis. Ce jour-là, le maire de Bonifacio navigue en haute mer avec l’Office de l’environnement dans l’aire marine protégée qui borde les côtes corses. À cette distance des terres, dans ce détroit de quelques kilomètres entre l’île et la Sardaigne, on peut croiser des dauphins, parfois une baleine. Soudain, le groupe aperçoit une tête, puis deux, émergeant des eaux sombres. L’alerte est donnée, leur bateau s’approche et là, Orsucci identifie immédiatement quelqu’un qu’il connaît bien – il l’a même mariée –, Christine Lagarde.
“Qu’est-ce qu’on a ri ! C’est une grande nageuse et ici, elle nage tous les jours. Elle vient hiver comme été, depuis 20 ans. Elle fait ses courses en scooter, se balade. C’est vraiment l’endroit où ils se retrouvent avec Xavier”, confie le maire de Bonifacio.
C’est en effet entre les falaises calcaires de la cité corse et les plages cristallines de Sperone que l’une des femmes les plus puissantes du monde s’échappe dès qu’elle le peut. C’est ici qu’elle retrouve Xavier Giocanti, son époux corse et marseillais, ici qu’elle s’est mariée ; et c’est ici qu’elle veut se retirer, une fois sa vie professionnelle accomplie.
Sa retraite justement… Christine Lagarde a eu 70 ans le 1er janvier dernier, et quelques semaines plus tard, une information relayée par le Financial Times annonçait son départ anticipé de la tête de la Banque centrale européenne. Information mollement démentie par la suite. Elle refuse néanmoins toute demande d’interview depuis, y compris la nôtre…
Son mandat s’achève en octobre 2027, quelques mois après l’élection présidentielle française. “Cette élection va déterminer beaucoup de choses, y compris en Europe, et l’arrivée du RN changerait la vision de nos partenaires. Nous, nous défendons une Europe unie et forte qui n’est pas celle du RN”,analyse Stéphane Séjourné, le vice-président de la Commission européenne.
Un départ de Christine Lagarde permettrait à Emmanuel Macron de peser dans le choix de son successeur, en concertation avec ses partenaires européens, avant la fin de son propre quinquennat. Le but ? Empêcher qu’un président issu de l’extrême droite ne puisse jouer sur cette nomination majeure.
“Elle est inquiète de l’arrivée du RN, des ambiguïtés de leur pensée économique. Christine est de la famille libérale, rigoureuse en matière de gestion de l’économie. C’est compliqué de se retrouver dans leurs propositions”, explique son ancien directeur de cabinet et ami, Stéphane Richard.
En cas de départ, Christine Lagarde, pourrait prendre la tête du World Economic Forum, un autre poste prestigieux pour celle qui toute sa vie a accumulé les premières.

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Première femme ministre de l’Économie, première femme à la tête du Fonds monétaire international, première femme à la tête de la Banque centrale européenne. “Pour toute une génération, elle est une étoile, une femme qui, plus que tant d’autres si bavardes, a ouvert des possibilités d’une façon exceptionnelle et un horizon des possibles. Elle a démontré que nous pouvions atteindre les sommets dans le monde économique”, analyse la députée et ancienne ministre à Bercy Olivia Grégoire.
Comme toutes les femmes politiques, Christine Lagarde a subi sexisme et procès en incompétence, mais c’est lors de sa nomination à la BCE, en 2019, que les critiques fusent. On souligne son manque d’expérience de banquière centrale et donc un supposé déficit de crédit face aux marchés financiers : “Elle était décriée, car ni financière ni économiste. Il y avait à la fois une critique misogyne et aussi un sentiment anti-français. On se demande toujours d’ailleurs si les femmes sont influençables et la deuxième chose, sont-elles suffisamment ‘techniques’ ?” analyse amèrement une autre femme qui a brisé quelques plafonds, Amélie de Montchalin, tout juste nommée présidente de la Cour des comptes.
“Depuis, jamais sa compétence n’a été remise en cause. Elle porte la réalisation la plus tangible de l’Europe, l’euro. C’est une femme courageuse, professionnelle, factuelle et opérationnelle. Elle a eu le courage de faire, là où d’autres n’auraient pas osé”, poursuit de Montchalin, qui a collaboré avec elle à de nombreuses reprises.
Les procès en incompétence, le machisme, Christine Lagarde les a combattus tout au long de son parcours, et quel parcours ! Née au Havre un 1er janvier – comme une promesse de commencement –, elle grandit face à la mer dans une famille d’enseignants où l’on apprend que les mots et les idées peuvent structurer le monde. L’anglais y tient une place centrale, transmis par un père agrégé qui meurt brutalement alors que Christine n’a que 16 ans.
Jeune, elle se passionne pour un sport peu commun qui va structurer son mètre 80, la natation synchronisée – un sport exigeant où on lui répète “serre les dents et souris”, malgré l’effort et la douleur. De ce sport, il lui reste “l’esprit d’équipe, la valeur de l’effort, de la discipline. Beaucoup de discipline”. Elle participe aux championnats de France, se lance dans des études de droit, échoue deux fois au concours de l’ENA.
Finalement, ce seront les États-Unis et un des plus grands cabinets d’avocat au monde, Baker McKenzie, dont elle prendra la direction à 43 ans.
Et la politique alors ? Jacques Chirac la repère et la nomme au Commerce extérieur en 2005, puis Nicolas Sarkozy lui confie les rênes de Bercy en 2007. Elle devient alors la première femme à diriger le ministère de l’Économie et des Finances. Dans un contexte de crise financière sans précédent, avec des marchés déstabilisés, des faillites bancaires, Lagarde défend une ligne pragmatique attachée à la stabilité des institutions. “Une virtuose de la pensée positive”, selon le Der Spiegel allemand, “une énorme bosseuse, qui sait s’entourer et a un vrai sens de la négociation”, selon le nouveau gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin. Ils se sont connus jeunes, à l’époque de la nomination de Lagarde à Bercy : “La crise financière de l’époque l’a mise sur orbite, car elle a été excellente. Elle a réussi à s’imposer dans un environnement marqué par le début de la Sarkozie. Ensuite, à la BCE, elle a traversé d’autres crises compliquées, notamment le Covid, où elle a agi comme il le fallait”, développe l’ancien secrétaire général de l’Élysée.
Mais alors, pourquoi s’être tenue éloignée de la politique française ? Ce n’est pas faute d’avoir tenté de la recruter. Emmanuel Macron a essayé à plusieurs reprises, sans succès. “Christine Lagarde est une fierté française. C’est une femme, elle exerce des responsabilités de très haut niveau, elle a de l’allure, du charisme, elle incarne le respect. Le président l’a envisagée comme une solution nationale à certains moments, mais ça n’a pas débouché”, analyse le vice-président de la Commission Stéphane Séjourné, “ils ont des relations de confiance. Elle est là car le président a beaucoup poussé pour qu’elle y soit”.
“Elle n’a pas le virus de la politique, dont la violence est terrifiante ; elle est entrée dedans un peu par hasard, mais elle n’a jamais eu d’ambition politique en tant que telle”, avance Stéphane Richard. L’ancien patron d’Orange et actuel président de l’Olympique de Marseille a accompagné les premiers pas de Christine Lagarde à Bercy : “C’était difficile, elle a été la cible d’une campagne malfaisante. Xavier Bertrand disait qu’elle sortirait très vite.”
Sa collègue de l’époque Rachida Dati, un temps en rivalité avec elle pour le contrôle de l’UMP à Paris, ne la porte pas dans son cœur, comme elle l’a confié aux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, il y a quelques années : “En France, si vous avez le statut et l’apparence, vous pouvez tout passer, même si tout est creux. Par exemple Christine Lagarde, dont tout le monde se gargarise, donnez-moi une idée, une vision, une action, un combat.”
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