Dernière ligne droite. Alors que la campagne de l'entre-deux tours de ces élections touche à sa fin ce vendredi 20 mars, avant même que les résultats de dimanche ne tombent, il est déjà possible d'édifier une forme de premier bilan de ce scrutin pour les partis politiques.

Quand le Parti socialiste et les Républicains ont revendiqué des victoires importantes dans un scrutin qui leur réussit habituellement, c’est aussi le cas de LFI et du RN, partis qui se sont lancés dans ce scrutin cette fois-ci avec plus de force que lors des dernières élections municipales. Selon Emeric Bréhier, directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès et enseignant associé à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, les résultats du premier tour ont d’ores et déjà montré qu’il n’y a pas eu de « réalignement des politiques nationales et locales ». Ce dernier appelle toutefois à ne pas « accorder aux votes des significations que les électeurs eux-mêmes ne donnent pas forcément ».

Quelle leçon tirez-vous des résultats du premier tour des élections municipales ?

Émeric Bréhier : On a eu quand même une disjonction totale de la scène politique nationale avec les scènes politiques locales. Disjonction simplement parce que l’essentiel des maires étaient divers, divers gauche, LR, un peu PC encore, et que les trois grands partis ou trois grands blocs autour du Président de la République, le RN et Jean-Luc Mélenchon étaient somme toute assez faiblement représentés, voire très faiblement représentés pour des raisons différentes. LFI parce qu’à l’époque ils n’avaient pas de stratégie et d’idéologie communale, ce qu’ils ont changé depuis, et le RN parce qu’ils n’arrivaient pas à constituer des listes, ils en avaient fait moins en 2020 qu’en 2014, même s’ils ont eu des succès, notamment en emportant Perpignan et quelques autres petites villes. Le bloc présidentiel, à l’époque, avait des mairies bien plus qu’on ne le pensait, mais qui n’étaient pas dues aux victoires des candidats d’Emmanuel Macron, mais au ralliement à Emmanuel Macron de personnalités élues préalablement dans leur commune sur d’anciennes étiquettes : MoDem, divers centre, divers droite, LR parfois, voire des élus de gauche aussi. Ce n’était donc pas le macronisme triomphant.

Sommes-nous donc en train d’assister à un réalignement des politiques nationales et locales ?

Mon sentiment est que non. Il y a deux partis qui avaient intérêt à ce réalignement : LFI d’une part et le Rassemblement national d’autre part. Parce que ce sont les deux seuls partis qui sont en dynamique politique au niveau national. Je constate tout de même que l’on pouvait craindre que le Rassemblement national performe aux élections municipales en emportant un certain nombre de villes, compte tenu des résultats qui étaient les siens aux européennes, puis aux législatives, avec par ailleurs la capacité à mettre des candidats dans beaucoup plus de villes qu’auparavant parce qu’il y a un vrai travail d’implantation. Mais à première vue, il n’y a pas de vague. Il y aura peut-être des grosses victoires, peut-être à Toulon, sans doute à Nice avec Eric Ciotti. Mais la vague redoutée n’est pas là. Si on regarde par exemple du côté de Boulogne-sur-Mer, on pouvait penser que Frédéric Cuvillier était en difficulté. À Lens, on pouvait penser que le socialiste Sylvain Robert était en difficulté puisque c’était le député RN de la circonscription qui allait contre lui. Sylvain Robert a finalement été réélu. À Denain, qui est quand même la ville au cœur de la circonscription de Sébastien Chenu, la maire est repassée.

Il y a néanmoins des villes qui ont basculé en faveur du RN sans grande surprise. Si je vais dans le sud, dans le Gard, une ville comme Vauvert qui avait déjà failli basculer en 2020, la ville a basculé au premier tour. Il y a des villes où ils surperforment ou performent convenablement, comme Nîmes ou Carcassonne aussi. Mais il n’y a pas à ce stade de vague. Néanmoins, ils vont se maintenir dans beaucoup de villes et ils vont avoir beaucoup d’élus municipaux, ce qui risque de changer les choses, d’abord dans l’ambiance des conseils municipaux et aussi pour les élections sénatoriales.

« Il y a effectivement une victoire stratégique de LFI au soir du premier tour. » 

Qu’en est-il de La France Insoumise ?

Concernant LFI, j’entends tout et son contraire. En fait, tout dépend de ce dont on parle. Si on parle en termes de conquête de villes, on peut estimer effectivement qu’il n’y a pas une vague rouge qui submergerait le pays. Par contre, là où ils ont réussi, c’est que leur objectif stratégique n’était pas de savoir s’ils allaient gagner des villes ou pas, mais de mettre la pression sur le Parti socialiste et les Écologistes et à cet égard, c’est totalement réussi. Je ne sais pas si ce sera une victoire électorale, mais en tous les cas c’est une victoire stratégique.

En quoi est-ce une victoire stratégique ?

Regardez le nombre de villes où les sortants vous disaient main sur le cœur, « jamais d’alliance », et puis le soir du premier tour, ils voient les résultats et ils se disent « si je ne fais pas d’alliance, je risque de perdre ». C’est vrai à Brest, à Nantes, à Toulouse. Il y en a plein des villes comme ça où ça s’est fait. Même des communistes en banlieue parisienne ou lyonnaise se sont alliés avec LFI. À Strasbourg, les écologistes font alliance au premier tour, conduisant Catherine Trautmann à faire alliance avec le candidat centriste. 

L’objectif de la direction nationale de LFI, c’était de montrer aux socialistes et aux écologistes de continuer à créer des rapports de force pour leur montrer que sans eux ils ne pouvaient pas garder leur ville. Et ça, à ce stade, c’est plutôt réussi. Il y a effectivement une victoire stratégique de LFI au soir du premier tour. Est-ce que ça va se confirmer au soir du deuxième tour ? Il faudra regarder à Marseille et à Paris, où les fusions proposées par LFI ont été refusées. Si les villes passent à droite, la conclusion stratégique s’imposera pour le Parti socialiste.

La relative percée du RN et de LFI est-elle le signe d’un affaiblissement des partis traditionnels, LR et le PS ?

Ce qui me frappe, c’est l’incapacité de la direction nationale à imposer une quelconque ligne politique. Ils ne peuvent plus le faire, ils n’ont plus les ressources pour le faire. C’est vrai pour LR et c’est vrai pour le Parti socialiste. Olivier Faure peut dire ce qu’il veut, à la fin, c’est quand même le candidat tête de liste qui dépose la liste et que la direction nationale soit d’accord ou pas, ils font ce qu’ils ont envie de faire. Chez LR c’est pareil.

Ces élections ont montré un véritable affaissement de la capacité des structurations partisanes nationales à insuffler des dynamiques politiques au niveau local. C’est l’autonomisation des champs politiques locaux. Les directions nationales des partis politiques n’ont plus les moyens d’imposer une ligne stratégique nationale à leurs troupes au niveau local. Les deux seuls qui ont encore cette force propulsive de dire « c’est comme ça, tu te retires ou tu fusionnes », c’est le RN et LFI.

« On ne vote pas pour savoir si ça va renforcer Olivier Faure ou affaiblir Marine Tondelier. »

Cette faiblesse des partis historiques peut-elle les handicaper pour l’échéance présidentielle à venir ?

Je pense que les municipales ne vont avoir aucune incidence sur les rapports de force à la présidentielle. Dans tous les cas, elles ne vont pas avoir de conséquences sur les rapports de force entre les grands blocs politiques. Par contre, ce qui est sûr, c’est que la séquence pour la gauche remet en question les rapports de force et la volonté du PS de s’autonomiser quelque peu de LFI. Ce qui ouvre un espace de nouveau pour le bloc central. Quant aux LR, ils naviguent tellement d’un bord à l’autre que je ne vois pas très bien quel espace ils peuvent avoir entre Édouard Philippe qui va sortir sauvé des municipales au Havre d’une part, et d’autre part le RN et ses alliés avec Éric Ciotti.

Chaque état-major va construire son propre récit politique. Le RN dira qu’ils sont les grands vainqueurs s’ils gagnent Nice et Toulon. LFI expliquera que c’est une nouvelle chance s’ils gagnent Roubaix. Le PS dira qu’il est en tête en observant le nombre de villes de plus de 10 000 habitants conservées. Mais je pense que nos concitoyens sont extrêmement loin de tout cela. Ils ne votent pas avec ces considérations-là aux élections locales. On vote par rapport à la question de la cantine scolaire, de l’aménagement urbain, de l’accès au logement, des transports ou de la saleté de la ville. On ne vote pas pour savoir si cela va renforcer Olivier Faure ou affaiblir Marine Tondelier. On a tendance à accorder aux votes des significations que les électeurs eux-mêmes ne donnent pas forcément.