L’astronaute français souhaite se rendre sur la Lune avec la mission Artemis, prévue pour 2028. À l’heure où la conquête spatiale attise l’appétit des grandes puissances, engagées dans un sprint effréné pour afficher leur suprématie, rencontre avec un homme qui avance pas à pas vers ses rêves.

La zone d’activité qui longe l’aéroport de Cologne n’a pas le charme de la Station spatiale internationale ni sa vue à couper le souffle, mais elle fait partie des lieux que Thomas Pesquet connaît tout aussi bien. « Ici en Allemagne, je suis incognito, c’est assez agréable », glisse-t-il, à peine sorti d’une visite médicale annuelle de trois jours, avec une batterie de tests en tout genre.

Pas de traces de cernes, le regard azur, dans lequel on décèle parfois un zeste de mélancolie. Un manque d’impesanteur ?  « Non, c’est dur d’être loin, pour la famille, la vie sociale… »
Au cœur de l’imposant bâtiment de l’Agence spatiale européenne (ESA), l’astronaute s’entraîne pour son prochain défi : poser le pied sur la Lune. Et trouver des éléments de réponses à certaines questions existentielles.

« Sur la Lune, en se baissant, on peut ramasser un caillou qui a 4,1 milliards d’années, et savoir ce qui s’est vraiment passé au début de l’histoire de la Terre. »

Celui qui a fait rêver les Français avec ses deux missions dans l’espace – Proxima, en 2016, et Alpha, en 2021 – concède qu’un « break » fut salvateur avant de pouvoir foncer tête baissée dans son nouvel objectif lunaire : « Pour chaque mission, il y a quatre années en amont et une année après où tu ne fais que ça, c’est presque six ans de sprint à chaque fois, donc c’est bien de lever un peu le pied. »

Pour l’instant retardé, le retour vers la Lune est poussé par la détermination de Donald Trump, qui souhaite voir le voyage se concrétiser sous son mandat, plus de 50 ans après la fin du programme Apollo, sans se faire doubler par la Chine qui avance à grands pas dans la même quête.

2026 03 05 thomas pesquet2734 Thomas Pesquet en couverture de TIME France : « L’espace, c’est la course à la puissance »
Photo : Arno Lam pour TIME France

Une bataille du spatial que Thomas Pesquet suit avec attention, en espérant que l’Europe gagne, elle aussi, en autonomie et s’affranchisse des alliances d’un jour dont on ne sait ce qu’elles signifieront demain.

Drôle de vie pour cet homme, à l’air toujours aussi juvénile, qui vient de fêter ses 48 ans, comme si les rêves d’enfance entretenaient l’apparence que l’on reflète au monde. 
Entré pour la première fois dans un avion à 20 ans avant de devenir pilote de ligne et premier Français commandant de bord de l’ISS, avec près de 396 jours passés dans l’espace – record pour un astronaute européen –, Thomas Pesquet fait tout plus vite que les autres avec une boulimie qu’il ne peut nier.

L’homme maîtrise six langues, joue du saxophone, quand il n’exhibe pas sa ceinture noire de judo sur un tatami, sans compter ses différentes casquettes professionnelles. « Il y a un petit côté hyperactif. Mais les gens trouvent toutes les qualités aux astronautes. Ils pensent qu’on est forcément fort en tout. Quand je leur explique que je n’ai jamais fait de marathon, que je suis assez nul en course de fond, ils pensent que c’est de la modestie. »

En attendant de savoir si sa candidature pour se rendre sur la Lune, à 384 000 kilomètres, aboutit, on profite qu’il soit encore parmi nous pour lui faire esquisser un regard sur la société. De cette course à l’espace, aux grands défis de souveraineté pour l’Europe, à ses aspirations plus personnelles, Thomas Pesquet s’épanche sur les grands enjeux de notre époque. Alors que les conflits se sont multipliés ces derniers mois, l’espace reste l’un des derniers lieux de fraternité et de coopération entre pays.

Dans un monde qui ne tourne plus totalement rond, le rêve est-il encore permis ? « J’ai longtemps réfléchi à cette question. » Ça tombe bien, nous sommes venus chercher des réponses, et quelques raisons d’espérer. 

L’astronaute française Sophie Adenot est dans l’ISS, la mission Artemis II s’apprête à décoller. N’est-ce pas trop frustrant d’être sur Terre ?

Non. J’ai attendu sept ans avant de débuter ma première mission, c’est le jeu : parfois ça accélère, parfois ça décélère. Avant la mission Proxima, je voyais tous les collègues de mon âge partir, c’était plus difficile à ce moment-là, quand il y a cette incertitude par rapport au futur, on se demande si on va aller ou non pour la première fois, et pourquoi on fait tous ces sacrifices. Après être allé deux fois dans l’espace, quelque part, cela devient un peu du bonus.

Qu’est-ce qui vous pousse à vouloir vous rendre sur la Lune en 2028 ?

On a tous un peu envie d’aller mettre le pied là où les autres ne l’ont pas encore mis, sans mauvais jeu de mots. Refaire les mêmes missions maintes et maintes fois, je ne sais pas si cela me nourrirait. Je suis déjà privilégié dans l’espace, mais là il s’agit d’un matériel différent pour faire des choses nouvelles. Cela n’a pas eu lieu depuis les années 1970, et la dernière mission Apollo. On veut s’installer sur la Lune pour faire des missions plus longues, jusqu’à ce que cela devienne, on l’espère, quelque chose de pérenne, comme l’est devenue l’ISS. Avec les missions vers la Lune, l’ISS, le secteur privé, d’autres pays comme l’Inde ou la Chine, il ne s’est jamais autant passé de choses dans le spatial qu’en ce moment.

Vous n’étiez pas né lors des premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune. Est-ce une chance d’être vierge de cela ?

Totalement. On s’en parlait avec mes collègues de ma promo 2009. On est la première génération d’astronautes à n’avoir pas connu cela. Tous les autres s’en souviennent, même s’ils étaient tout jeunes. Nous, on part d’une ardoise beaucoup plus blanche.
Nos prédécesseurs entretenaient l’idée que, quoi qu’on fasse, on ne ferait jamais aussi bien. Quant à nous, on se projette vers la Lune sans complexes, c’est une étape dans l’exploration. Le but ultime, c’est de se rendre sur Mars, qui incarne le graal scientifique, mais nous ne sommes pas capables d’y aller aujourd’hui.

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque à partir du 26 mars.