Le déferlement de colère populaire continue de faire pression sur le gouvernement au lendemain de mobilisations qui ont réuni près de 60 400 personnes dans tout le pays, selon le ministère de l’Intérieur. Gérald Darmanin maintient la pression sur l’autorité judiciaire en dénonçant des dysfonctionnements, tandis que le gouvernement travaille à compléter son projet de loi sur la protection de l’enfance.

La pression continue de s’accroître sur le gouvernement dans les protestations qui entourent l’affaire Lyhanna et le rôle de la justice. Après les rassemblements de milliers de manifestants lundi 8 juin, qui dénonçaient les défaillances institutionnelles dans le traitement des violences sexuelles visant des mineurs, Sébastien Lecornu réunit ce mardi 9 juin une partie de son gouvernement pour mettre en place de nouvelles mesures de protection des enfants. Le Premier ministre reçoit à Matignon, vers 11h30, les ministres concernés par l’affaire de la jeune fille de 11 ans, notamment ceux de l’Intérieur, de l’Éducation nationale, de la Santé, de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Justice.

Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a répondu ce mardi 9 juin devant le Sénat aux critiques sur le traitement judiciaire de l’affaire Lyhanna : « Il est incompréhensible que, neuf mois après [un dépôt de plainte], personne n’ait été mis en garde à vue », s’est-il indigné. Le garde des Sceaux faisait notamment référence à la plainte déposée en août 2025 par la mère de la petite Rosa, âgée de 11 ans, pour viols sur mineure contre Jérôme Barella. L’avocat de la mère de Rosa, Pierre Debuisson, a depuis annoncé qu’elle avait déposé plainte contre l’État pour faute lourde. Elle reproche notamment à la justice la lenteur dans le traitement de sa plainte. Deux procédures sont en cours : une action en responsabilité contre l’État devant le tribunal judiciaire et une procédure pénale.

Un projet de loi sur la protection de l’enfance en cours

Le Conseil supérieur de la magistrature déplore de son côté le « discrédit jeté sur des milliers de magistrats ». L’organe constitutionnel a affirmé « regretter l’instrumentalisation de cette affaire par ceux qui rendent d’avance les magistrats comptables de ce drame » dans un communiqué.

Dans un courrier rendu public dans la soirée des manifestations par les équipes du chef du gouvernement, Sébastien Lecornu a souligné « l’effroi », mais également « une incompréhension sur les circonstances » du décès de Lyhanna dans le Gers, ainsi que les dysfonctionnements du système judiciaire. Le principal suspect, incarcéré depuis, Jérôme Barella, avait par le passé fait l’objet de plusieurs plaintes et signalements pour viols sur mineures.

Parmi les sujets sur la table de Matignon ce mardi 9 juin figurent « l’aggravation des peines en cas de viols sériels, la modification des règles de prescription, l’information des victimes tout au long de la procédure ou encore la nécessité de motiver les décisions de classement sans suite concernant les crimes et délits sexuels », selon le courrier du Premier ministre. Le conseil restreint doit mettre en place des mesures destinées à compléter le projet de loi sur la protection de l’enfance, déjà présenté dix jours plus tôt en Conseil des ministres. Le gouvernement affirme que ce texte sera discuté au Parlement en juillet prochain.

« Il y a un ensemble de réponses à apporter, et les questions législatives se posent », a estimé lundi 8 juin au soir, sur LCI, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon. Même si « tout ne se règle pas avec des projets de loi », a-t-elle ajouté, disant partager « la tristesse et la colère […] des Français […] depuis plusieurs jours maintenant ». Des rassemblements ont eu lieu lundi 8 juin devant des dizaines de tribunaux à travers la France.

Des mobilisations inédites dans 160 villes de France

Dans toute la France, près de 60 400 personnes ont manifesté lundi soir en hommage à Lyhanna lors de 216 rassemblements, d’après les chiffres du ministère de l’Intérieur. Selon la préfecture de police, 2 900 personnes se sont rassemblées à Paris, dont 1 700 près du palais de justice de l’île de la Cité et 1 200 place Vendôme devant la Chancellerie, où Gérald Darmanin a reçu dans la soirée les procureurs généraux. De nombreuses associations féministes et de protection des enfants étaient réunies, parmi lesquelles NousToutes, la Fondation des femmes, Face à l’inceste et le Collectif féministe contre le viol, qui avaient appelé à se rassembler devant les tribunaux de plus de 160 villes de France.

Dans tout le pays, de Toulouse à Lille en passant par Marseille, La Rochelle ou encore Saint-Brieuc, où une plainte a été récemment déposée, des pancartes et slogans exigeant du gouvernement qu’il protège les enfants et les femmes victimes de violences sexuelles ont été brandis. Des manifestants ont également dénoncé une « justice coupable » et demandé la « démission » du ministre de la Justice, Gérald Darmanin. À Paris, le rassemblement place Vendôme a été interrompu par l’intervention des forces de l’ordre, qui ont demandé aux manifestants de rejoindre l’île de la Cité, devant l’ancien palais de justice, près de la préfecture de police.

Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, affirme que, selon elle, Gérald Darmanin « ne veut tellement pas nous entendre » et « nous a demandé de déménager notre hommage à la petite Lyhanna ». Elle précise toutefois : « Notre propos n’est pas de pointer du doigt des fonctionnaires individuels qui ne font pas toujours ce qu’il faut. Notre colère se dirige contre un système qui ne se réforme pas ».

Dans le Lot-et-Garonne, à Agen, où le parquet prend en charge l’enquête sur la mort de Lyhanna, plus d’un millier de personnes, dont des enfants, ont afflué devant le palais de justice. De quoi maintenir une pression constante sur les épaules du gouvernement, alors que les sénateurs doivent auditionner ce mardi 9 juin le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et le garde des Sceaux, qui ont tous deux exclu toute démission. « Il ne nous a manqué ni de moyens, ni de lois, il nous a manqué de prioriser des viols sur les mineurs », a martelé le ministre de la Justice lundi 8 juin lors de la conférence de presse donnée après sa réunion avec les procureurs généraux.

Une affaire qui s’invite dans la présidentielle ?

L’une des annonces les plus contestées de Gérald Darmanin reste sa demande adressée aux procureurs généraux de « reprendre l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », soit environ 70 000 d’ici au 14 juillet.

Le décès de Lyhanna s’est également invité dans le débat politique à moins d’un an de l’élection présidentielle, où plusieurs responsables se divisent sur les réponses à apporter, notamment à propos des moyens alloués à la justice. Les crédits affectés à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles « seront préservés » dans le budget 2027, assure le Premier ministre, qui défend aussi de nouvelles dispositions sur la responsabilité des magistrats et la protection des victimes.

Des députés, soutenus par la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, ont appelé à l’examen rapide d’un autre texte transpartisan, d’initiative parlementaire, afin de « lutter de manière intégrale contre les violences sexistes et sexuelles ».

« Je vais proposer à la conférence des présidents une minute de silence pour Lyhanna, pour Noahm et pour un gendarme qui est décédé ce week-end dans l’exercice de ses fonctions », a déclaré Yaël Braun-Pivet sur Franceinfo.

Sébastien Lecornu a de son côté annoncé que cette proposition de loi serait soumise « dans les prochains jours » au Conseil d’État, même si Matignon précise que ses dispositions « n’auraient probablement pas pu éviter le drame de la petite Lyhanna ».

D’ici le 19 juin prochain, de premières conclusions du rapport d’inspection sur d’éventuels dysfonctionnements dans l’affaire Lyhanna doivent être rendues publiques. L’objectif sera d’amorcer un retour de la confiance dans l’institution judiciaire, selon le porte-parole du ministère de la Justice, Sacha Straub-Kahn.