Vingt-cinq ans après ses débuts fracassants, la poussière retombe et son portrait se dessine, au-delà des faux-semblants, de son image de dandy nonchalant, de ses éclats, de ses amours sur papier glacé. Restent l’élégance, la profondeur, une persévérance et une poésie qui illuminent son Disque Bleu. Bleu comme la mer, comme le ciel vu d’avion, des avions qui, comme lui, sillonnent le monde, de la France au Brésil ou à l’Argentine, où Benjamin Biolay vit une partie de l’année. Cet album en deux parties sous-titrées Résidents puis Visiteurs, sa vraie identité, figure ainsi une planète où il devient compliqué de se sentir chez soi : “Ces sous-textes politiques reflètent ma colère face à la montée des racismes, en France comme ailleurs. Née longtemps après la guerre, ma génération en portait encore les stigmates, avec un besoin impérieux que cela ne se reproduise plus. Mais les gens ont oublié. Aux États-Unis, ICE, qui n’est jamais qu’une milice fasciste dans une pseudo-démocratie, n’a rien à envier à ce qui est arrivé pendant les Gilets jaunes. Mis à part qu’ils ne tirent pas dans la tête des gens avec des armes de guerre, on n’en est pas loin quand même. C’est l’aboutissement d’une montée atroce des fascismes. En Argentine, le président Milei a des fans, mais beaucoup le détestent à un point inimaginable. Les gens se disputent beaucoup en famille, entre eux : il crée une espèce de discorde assez folle, semblable au trumpisme.”
La musique de Benjamin Biolay se situe, elle, à l’opposé de la discorde, un refuge peut-être pour retrouver une forme de beauté : “C’est une quête. La rage n’est pas moins forte au fond de moi, quand je fais des chansons, mais je ne suis plus un citoyen, je suis moi. Je suis un sauvage.” Auteur, compositeur, musicien, producteur, acteur et pour la première fois cette année, réalisateur d’un documentaire sur les chansons de Georges Brassens, il a conçu en deux ans son double album, 24 chansons en une heure trente sur un 33-tours somptueux, objet fantasmatique imaginé par les artistes M/M.
“La rage n’est pas moins forte, quand je fais des chansons, mais je ne suis plus un citoyen, je suis moi. Je suis un sauvage »
Cette histoire se déroule comme un film sur plusieurs continents : “Je pars souvent d’un souvenir. Ce n’est pas fluide, ce n’est pas simple. Quand il faut transformer la musique en scénario, c’est un peu le moment des grandes luttes où on se bagarre avec soi-même.” Il met pas mal d’humour là-dedans et se moque, par exemple dans le titre Mauvais Garçon, de tout ce qu’on lui a collé sur le dos : “Oui, je m’en fiche et je m’en moque. Enfin plus exactement, je ne m’en fiche pas, mais ça n’a pas atteint mon âme. Quand je chante ‘moitié soldat, moitié moine’, ce n’est ni l’un ni l’autre. Le principe est de ne pas savoir exactement où on va ni dans quelles conditions. Ce qui me donne envie encore d’écrire des chansons, c’est d’aller sonder à l’intérieur de moi. Lo composition, c’est plus mystérieux, la musique est proche du rêve. Parfois, je sors d’une dizaine de jours en studio, sans savoir comment c’est arrivé. Il y a un côté un peu magique, comme si on avait rêvé l’enregistrement.”
Dans Mes Vols, un des livres favoris du musicien, Jean Mermoz écrit : “La vie moderne autorise les voyages, mais ne procure pas d’aventure.” Biolay, lui, a tenté une aventure créative en écrivant la partie Résidents en France et la partie Visiteurs en Amérique du Sud. L’aéropostale qu’il admire tant a nourri cet album en profondeur : “J’ai un lien très intime avec Saint-Exupéry. J’étais dans le même lycée que lui, et je m’en suis fait virer comme lui. Étant un peu citoyen argentin, je croise les noms de ces pionniers à chaque coin de rue. À Buenos Aires, ils sont très présents. Les gens sont encore reconnaissants de la fenêtre qu’ils ont ouverte sur le reste du monde, franchissant l’impossible et colossale cordillère des Andes, au péril de bien des vies. Les Mermoz, Saint-Ex, Guillaumet étaient des fous complets, des fakirs.”
Sa manière à lui de se jeter dans le vide : la scène. Son Disque Bleu, qui prend vie sous forme de récitals acoustiques puis de concerts électriques cet été et jusqu’à fin 2026, rend aussi hommage à la musique brésilienne – il l’a enregistré en partie à Rio : “Là-bas, j’étais sidéré de voir autant de musique partout. Un mode de vie. Entre le baile funk qui vient la nuit des favelas, les musiciens de bossanova, ou de samba dans les bars ou les percussions des batucadas, ça ne s’arrête jamais.”
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