La colère gronde alors que Gérald Darmanin tente de répondre à la crise judiciaire ouverte dans le sillage de l’affaire Lyhanna. Le ministre de la Justice a assuré dimanche 7 juin qu’il demanderait aux procureurs généraux de reprendre « l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », ce qui représente environ 70 000 dossiers. Une démarche qu’il a fixée d’ici au 14 juillet prochain et qui intervient en pleine tempête dans l’affaire Lyhanna. « Je ne partirai pas en vacances, […] il n’y a pas un haut magistrat qui va partir en vacances » tant que le garde des Sceaux n’aura pas reçu « un par un les procureurs généraux » pour faire le point, a affirmé Gérald Darmanin sur le plateau de LCI. Il reçoit par ailleurs les procureurs généraux ce lundi 8 juin à la Chancellerie.
Depuis plusieurs jours, les membres du gouvernement répètent un par un qu’« il y a eu des défaillances graves » dans l’affaire Lyhanna, une jeune collégienne de 11 ans retrouvée morte jeudi 4 juin dans le Gers. Le ministre de la Justice a assuré qu’il rendrait public le rapport de l’inspection menée conjointement avec la gendarmerie et l’Éducation nationale « sous quinze jours », ce qui permettra donc de dire, selon lui, « qui sont les responsables de ces défaillances ».
Une plainte « traitée comme n’importe quelle autre affaire »
Gérald Darmanin a tenu à mettre en garde sur de « possibles » sanctions « prévues par la Constitution ». En tant que ministre, il a rappelé avoir « le droit de proposer des sanctions » contre les magistrats du parquet, pouvant aller jusqu’à la révocation. « Et si cela mérite la révocation, je proposerai la révocation », a-t-il lancé.
Jérôme Barella, désormais suspect dans plusieurs procédures, est le principal suspect dans la mort de la jeune fille. Depuis sa mise en examen pour « enlèvement, séquestration et meurtre d’un mineur de moins de 15 ans », il est visé par trois nouvelles plaintes et un signalement de l’ASE au parquet. En tout, quatre nouvelles procédures ont été ouvertes à son encontre. L’une des trois plaintes aurait été déposée à Saint-Brieuc en avril dernier pour des faits de viol qui se seraient déroulés en 2023.
Le premier signalement contre lui remonte à 2017. En 2020, Jérôme Barella avait été licencié du lycée où il travaillait pour des comportements jugés « inappropriés » avec une lycéenne. En 2022, une des plaintes déposées a été classée sans suite. Enfin, en 2025, une mère a porté plainte pour des faits de viols commis sur sa fille en Haute-Garonne, au domicile du suspect, entre septembre 2024 et mai 2025.
« Je pense, pour vous donner mon avis, que cette affaire a été traitée un peu comme n’importe quelle autre affaire. Et qu’on n’a pas compris, ni à la gendarmerie […] ni sans doute dans la magistrature concernée dans cette affaire précise, que quand il y a un viol sur enfant, c’est urgence absolue et qu’on devrait commencer par entendre la personne qui est accusée », a admis le ministre de la Justice.
Une « réunion de travail » avec les procureurs généraux
Au cœur de l’affaire, une autre mineure ayant porté plainte contre Jérôme Barella n’aurait jamais été entendue. « Manifestement », cette plainte « n’a pas été priorisée », a estimé le garde des Sceaux, qui a expliqué avoir demandé aux parquets de prioriser les dossiers de violences faites aux femmes et aux enfants.
En parallèle de la réunion qui se tient ce lundi 8 juin à la Chancellerie avec les procureurs généraux, les associations féministes et de protection de l’enfance ont appelé à des rassemblements devant les tribunaux. La « réunion de travail » place Vendôme a débuté vers 8 h 50 et se tient au lendemain d’une marche blanche qui a réuni plus de 6 000 personnes en hommage à Lyhanna à Fleurance, dans le Gers.
À l’issue de cette réunion, Gérald Darmanin a de nouveau promis de dire « toute la vérité aux Français » et a demandé aux procureurs de recenser, pour le 14 juillet au plus tard, les plaintes déposées dans des affaires impliquant des mineurs. Avant même que le ministère de la Justice ne l’exige, des procureurs généraux avaient d’ores et déjà commencé à passer en revue les plaintes, d’après David Sénat, magistrat à la cour d’appel de Versailles.
« Cette tâche prioritaire se fera pendant un temps donné, au moins pendant un peu plus d’un mois, au détriment des autres actes d’enquête », a-t-il indiqué sur France 2.
Sur le plateau de TF1 vendredi 5 juin dans la soirée, Gérald Darmanin a présenté ses « excuses » à la famille de Lyhanna au nom de l’institution judiciaire, qui a « failli dans le suivi des plaintes » déposées contre Jérôme Barella.
Des manifestations contre une « défaillance systémique des institutions »
Malgré des « éléments d’enquête assez accablants » à l’encontre du suspect dans les plaintes déposées avant le drame de Lyhanna, celui-ci n’avait toujours pas été entendu au moment de la disparition de la jeune fille, a déploré le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, sur France 2.
Dans un communiqué publié vendredi 5 juin, la Conférence nationale des procureurs généraux (CNPG) ainsi que celle des procureurs de la République (CNPR) ont affirmé leur opposition à ce que des responsabilités soient « mentionnées » et « encore moins » sanctionnées avant les conclusions de l’inspection. L’Union syndicale des magistrats a de son côté dénoncé une volonté du gouvernement de trouver « des boucs émissaires et vite », et a pointé du doigt l’inflation d’instructions déjà adressées sur le sujet : « 42 circulaires et 72 dépêches depuis 2025 ».
Si le budget de la justice a augmenté ces dernières années, cette hausse ne comble toutefois pas, selon les représentants de la magistrature, un retard structurel en matière de recrutements. La France compte en effet 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, contre 12,2 en moyenne en Europe. Selon le président de la CNPR, Frédéric Chevallier, la justice ne représente que cinq euros sur 1 000 euros du budget de l’État. Plusieurs associations féministes et de protection de l’enfance ont appelé à des mobilisations ce lundi 8 juin à partir de 19 heures devant le ministère de la Justice et devant de nombreux tribunaux pour dénoncer une « défaillance systémique des institutions ». La Fondation des Femmes exige notamment « une loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants ».





