Après avoir documenté les crimes commis par les Forces de soutien rapide à El Fasher, Amnesty International alerte sur le risque d’un scénario similaire à El-Obeid. L’ONG appelle à protéger d’urgence les civils, alors que des signes crédibles d’offensive imminente font craindre une nouvelle escalade au Soudan.

La guerre civile au Soudan se poursuit dans le sang. Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) ne laissent paraître aucun signe de faiblesse ou de repli depuis l’éclatement du conflit, en avril 2023. En revanche, les populations civiles continuent d’être les premières victimes d’une guerre devenue l’une des plus alarmantes de notre temps, et qui dure désormais depuis plus de trois ans. Amnesty International continue de tirer la sonnette d’alarme. Les « crimes contre l’humanité » et le « nettoyage ethnique » auxquels se sont livrées les forces paramilitaires des FSR avant et pendant la prise d’El Fasher, en 2025, dans la région du Darfour, pourraient se poursuivre si personne n’agit, a prévenu mercredi 1er juillet l’organisation internationale.

Dans un rapport paru mercredi 1er juillet, l’ONG exige notamment le déploiement d’urgence d’une force internationale pour protéger les habitants d’El-Obeid, face à des signes crédibles d’offensive imminente des FSR contre cette ville stratégique du Kordofan-Nord.

« Les FSR ont commis une litanie de crimes contre l’humanité durant leur campagne pour s’emparer d’El Fasher. Elles ont massacré […]. Elles ont procédé à du nettoyage ethnique. Les FSR vont répéter les mêmes crimes encore et encore si elles ne sont pas stoppées », s’est inquiétée la secrétaire générale d’Amnesty International, Agnès Callamard, lors de la présentation du rapport à Nairobi, au Kenya.

Des armes canadiennes retrouvées dans des zones sous embargo

Agnès Callamard a aussi appelé à « prévenir un génocide » et à « empêcher que les habitants d’El-Obeid et d’autres subissent le même sort que ceux d’El Fasher ». Elle a exhorté les États concernés par l’approvisionnement en armes, notamment les Émirats arabes unis, accusés par plusieurs ONG de soutenir les FSR, à cesser ces livraisons. Alimentée par un afflux constant d’armes venues du monde entier, la guerre civile au Soudan implique aussi des armes provenant de Chine et de Russie, souvent acheminées par des pays limitrophes.

Dernièrement, une enquête de la CBC a révélé que des fusils de précision fabriqués au Canada avaient été retrouvés au Soudan, mais aussi en Libye et au Yémen, en dépit des embargos et restrictions en vigueur.

« Vendues ouvertement sur les réseaux sociaux par des trafiquants d’armes au Yémen, utilisées par des milices en Libye et par des rebelles “génocidaires” au Soudan – tous ces pays étant interdits de posséder des armes canadiennes », souligne la CBC.

La loi canadienne impose au ministre des Affaires étrangères de refuser toute licence d’exportation d’armes lorsqu’il existe un risque sérieux qu’elles servent à porter atteinte à la paix, à la sécurité ou aux droits humains. La ministre concernée, Anita Anand, a jugé « inacceptable que [le] processus d’autorisation permette que du matériel [militaire] se retrouve dans des zones de conflit » et assuré que des mesures coercitives seraient prises si ces informations étaient confirmées. Bien qu’un embargo sur les armes soit en vigueur depuis 2004 dans la région du Darfour, sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU, il ne suffit pas à empêcher la circulation d’armes à l’intérieur du pays. Amnesty International plaide de son côté pour un embargo étendu à l’ensemble du Soudan.

Le Royaume-Uni accusé d’avoir ménagé les Émirats arabes unis

Le Canada n’est pas le seul pays récemment pointé du doigt. The Guardian a rapporté que le Royaume-Uni aurait renoncé à rendre publiques certaines informations concernant un soutien présumé de l’Éthiopie aux FSR, afin de ne pas froisser son allié dans la région, les Émirats arabes unis. Selon Nathaniel Raymond, chercheur à l’université Yale, Londres aurait privilégié ses « relations économiques, sécuritaires et diplomatiques » avec les Émirats arabes unis au détriment de la prévention des crimes de guerre commis par les FSR, notamment à El Fasher, au Darfour.

« On m’a dit que le Royaume-Uni subissait d’importantes pressions privées en coulisses de la part des Émirats arabes unis, ce qui limitait sa capacité à influer sur la situation », a-t-il également affirmé lors de son audition par une commission parlementaire, le 23 juin dernier.

L’Éthiopie et les Émirats arabes unis ont, de leur côté, nié leur implication. Ces révélations tombent alors qu’un cessez-le-feu immédiat a été exigé à El-Obeid par sept pays européens, dont le Royaume-Uni, le même jour que la commission. Dans un communiqué signé conjointement par la France, l’Allemagne, l’Irlande, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Royaume-Uni, les ministères des Affaires étrangères alertent sur des « signes crédibles d’une offensive imminente ».

Dans son rapport intitulé Ville assiégée, enfants attaqués, qui se base sur les récits de 247 victimes ou témoins d’exactions commises dans la province du Darfour-Nord entre le début de l’année 2024 et octobre 2025, Amnesty rapporte que les actions commises par les FSR à El Fasher « pourraient être constitutives du crime de génocide ». Selon les témoignages recueillis par l’ONG, les FSR ont systématiquement attaqué des populations majoritairement zaghawas, une ethnie non arabe du Darfour, et « incendié des habitations longtemps après la fuite des habitants, ce qui tend à indiquer qu’ils cherchaient à rendre ces zones inhabitables ». En février dernier, une mission d’enquête de l’ONU a estimé que les violences commises par les FSR lors de la prise d’El Fasher portaient les « marques d’un génocide ».

Un cycle de violences contre les civils

Il faut rappeler que le siège d’El Fasher, mené par les FSR entre mai 2024 et octobre 2025, a provoqué une famine sévère. La guerre civile au Soudan est aujourd’hui l’une des plus graves crises alimentaires et humanitaires au monde. Des rescapés ont relaté des violences inouïes commises par les FSR : exécutions, viols, actes de torture ou encore prises d’otages. Les FSR ont détenu des milliers de civils, dont des enfants, dans des conditions abominables, rapporte Amnesty.

Alors que la guerre civile ravive de profondes blessures liées à l’histoire même du pays, déjà traumatisé par les massacres de masse et les violences visant certaines ethnies, les crimes imputés à l’armée régulière comme aux FSR replongent le Soudan dans un cycle de violences contre les populations civiles, notamment celles appartenant à des groupes non arabes du Darfour, comme les Masalit, les Zaghawas ou les Fours. Depuis le début du conflit en avril 2023, Amnesty estime que des milliers de personnes ont été tuées et près de 14 millions déplacées. Selon les chiffres du Haut-Commissariat aux réfugiés, environ 9 millions de personnes restent déplacées à l’intérieur du pays.

Pour Agnès Callamard, « la guerre au Soudan est une guerre contre les populations civiles […] El Fasher est une tache sur notre conscience ».